Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Avel et Goudougoudou

Cette page a été écrite en 2010.

 

Le 12 janvier 2010, jour du séisme en Haïti, est d'une certaine manière, si l'on considère l'inertie du paysage et la profondeur du traumatisme, un jour sans fin, un coup d'arrêt dans le temps. Au moment où j'écris, nous sommes le 12 septembre, 8 mois après le séisme. Je suis en France. En Haïti, je me demande si la date exacte n'est pas encore le 12 janvier 2010, et il est approximativement 5874h21.

Je suis parti en Haïti en août. J'avais lu auparavant que le séisme était plutôt appelé "bagay la" (la chose), voire "l'artiste" par certains esprits capables d'une bonne dose d'humour (le séisme ayant remodelé le paysage), mais ce que j'ai rencontré sur place, c'est une onomatopée inventée pour évoquer la secousse, le bruit de tout ce qui a pu craquer, trembler, vibrer au moment terrible: "Goudougoudou". Sauf erreur de ma part, il n'y a pas d'article devant, ce n'est pas "goudougoudou a" (LE goudougoudou), mais "Goudougoudou" tout court, ce qui confère au phénomène un statut de nom propre, d'entité à part entière. D'ailleurs des phrases fréquentes comme "Goudougoudou te pase la" (Goudougoudou est passé là), "Goudougoudou pa t pase nan zon sa a" (Goudougoudou n'est pas passé dans cette zone), ou encore "E nan lari a l pran m" (C'est dans la rue qu'il m'a pris), confirment cette personnification, font entrer Goudougoudou dans le club des forces monstrueuses comme Maître-Minuit, qui est d'ailleurs un petit joueur à côté.

 

Bon, tout ça pour quoi?

Eh bien, si Goudougoudou a surtout pris ses quartiers à Port-au-Prince et Léogâne, il a également fait un passage remarqué à Jacmel, certes moins meurtrier en proportion, mais environ 450 morts ne sont pas tout à fait un compte négligeable. Or Avel a lieu à Jacmel.

Attention, la Jacmel d'Avel s'est autorisé depuis le début  des chemins de traverse par rapport à l'implacable réalité, elle préfère parfois le fossé aux ornières, et elle a peut-être échappé au sort de sa soeur frappée de matérialité. Mais Goudougoudou a su prouver à quel point il est redoutable, et rien ne permet d'affirmer avec certitude qu'il n'a pas su forcer les barrières de la fiction (pourvu que Legba se soit montré intraitable). La suite de cette page s'inscrira dans cette hypothèse malheureuse qu'aucun lecteur n'est obligé de suivre.

 

Je suis donc allé en Haïti cet été, et bien sûr à Jacmel. L'Avalons est situé au bas de la ville, c'est-à-dire dans la zone qui a le plus souffert. Attention, il ne s'agit cependant pas de la rue la plus touchée.  C'est évidemment avec appréhension que je m'y suis engagé. Le commissariat était debout, mais visiblement déserté. La structure a dû être fragilisée. De loin j'ai pu voir l'Avalons, droit, avec son rez-de-chaussée et son étage. C'était un premier soulagement. Le séisme a eu lieu dans l'après-midi, il y a fort à parier que l'activité des filles était réduite, télévision, sieste... J'ai pu voir aussi qu'il en était de même pour le Sincérité Shop. C'était presque trop beau pour être vrai.

Sur la galerie du Bar-bordel, il y avait Nini et Nana, Nivorée et Dayana si vous préférez. Elles m'ont fait visiter. A l'étage, au fond, il y avait quand même quelques dégâts. Le toit s'était en partie effondré sur les chambres de Zaza et Maria. Aucune d'entre elles ne l'occupait, heureusement, quand ça a commencé. Elles regardaient, en bas, avec Gigi, Dada et quelques clients du bar, un DVD qu'elles venaient de recevoir par courrier de Saint-Martin, où Yannick avait dû faire escale, Orfeu Negro.  C'est en plein carnaval que Goudougoudou les a prises, et ça a été la débandade pour sortir. Salomé, elle, était dans sa chambre, avec un client. C'est plus rare l'après-midi, mais aucun principe ne l'interdit. Il paraît qu'ils sont restés agrippés l'un à l'autre, comme paralysés, à pousser des cris ou des gémissements qui n'avaient rien d'orgasmique, et que lorsque ça s'est calmé, qu'ils ont retrouvé un peu d'esprit, ils se sont décollés, ont ramassé leurs affaires et se sont rués dans la rue, nus, où ils se sont habillés dans la poussière, ce dont personne n'a songé à rire. Les autres étaient à la plage, dans une zone appelée Lakou New York, où ont poussé comme champignons des bars bien ventés, concurrence dont elles ont su s'accommoder. L'expérience a été moins pénible pour elles, même si au moment de la première réplique, tout aussi impressionnante, elles avaient eu le temps de rejoindre leurs collègues devant l'Avalons. Salomé cherchait Romario, qui était sorti. Ana ne savait pas où il était, mais elle imposait sa force de caractère pour limiter la panique des filles et leur éviter de faire n'importe quoi. C'est d'ailleurs en grande partie grâce à elle, les premiers jours, que toutes ont su garder la tête hors de l'eau. Tout le monde dormait dehors, et cela a duré plusieurs semaines, mais Ana a organisé l'aide aux sinistrés, la mise en commun des ressources alimentaires du voisinage pour permettre à tout le monde de subsister. Elle a notamment recruté les filles de l'Avalons pour seconder les secouristes canadiens, docteurs, infirmières, vite arrivés sur place. Elle savait que l'action leur éviterait la gamberge. Romario et Vava, goudougoudouisés à L'Alliance Française, qui a plié, s'est fissurée, mais n'a pas rompu, ont participé activement à cet effort, d'autant qu'ils étaient libérés provisoirement de toute obligation scolaire. Tout ceci n'a évidemment pas suffi pour éviter toute séquelle: pendant quatre mois, Ni Gigi ni Salomé n'ont vu venir leurs règles. Quand elles ont recommencé à dormir dans les murs, le moindre bruit un peu fort, un moteur de camion un peu trop poussif, les précipitait dans la rue, coeur battant. Goudougoudou s'est de nombreuses fois invité dans les rêves, avec le même résultat. D'abord elles ont toutes dormi en bas, à terre, près de la porte. Puis il a bien fallu reprendre les activités. Les tout premiers clients pour la bagatelle ont eu droit à la cour, ce qui leur convenait parfaitement, mais il fallait se donner le tour.  Puis les chambres touchées, couvertes de bâches, ont paru convenables, ce qui était tombé n'étant plus à craindre. Enfin, et sans que l'angoisse ne disparaisse complètement, il a fallu réinvestir l'ensemble des chambres, où les étreintes, rapides, se sont empreintes d'une fièvre nouvelle. Zaza a pris la chambre laissée vacante par Yannick, jusqu'ici sanctuarisée dans l'hypothèse d'un retour. Et Maria? Maria n'a pas fui, mais elle a réalisé qu'elle aurait pu ne jamais revoir ses enfants, et elle a franchi la frontière dès que ça lui a été possible. Elle n'est pas encore revenue. Il n'est pas sûr que ce voyage lui ait permis de bien supporter le choc, car elle n'a pas reçu la force d'Ana, ni connu la solidarité qui panse. Si elle revient, il faudra l'aider.

 

Bon, finalement, on a limité les dégâts. Mais j'ai oublié quelque chose. Il n'y a pas deux, mais trois maisons importantes dans Avel. Qu'en est-il de la maison de Fifi? Il a fallu aller voir. Globalement, les maisons à toit de tôle ont mieux résisté. Cela s'est confirmé une nouvelle fois. Reste à savoir si les habitants ont eu la même chance. Lisou, au teint de miel, aux cheveux tirant sur le roux, dont le chaloupement suspend le temps, ne peut rien craindre de Goudougoudou. Elle a vite repris son air mutin et ses lectures harlequines. Toto a-t-il déjà un petit frère? Fifi, de son côté, remercie Dieu: une marmite s'est renversée et a déversé son eau bouillante sur le pied de Petit Jacques. Il a souffert, il y a eu infection, et finalement, dans le chaos médical ambiant, l'hôpital de la ville s'étant écroulé, il a fallu amputer. Mais il va bien, il vit, et il a le soutien de toute la famille. Il est vivant, il pourra réapparaître, même furtivement, dans une autre chronique jacmélienne.

 

Ce voyage m'a fait beaucoup de bien. Il m'a rassuré, mais pas seulement. Evidemment, mes pouvoirs dans la fiction étant inversement proportionnels à ceux dont je peux me prévaloir dans le monde dit réel, un petit coup de pouce n'est pas inenvisageable: les filles réussiront sans trop de mal à faire les travaux de restauration et de consolidation de l'Avalons.

 

Et l'on reverra Maria.

 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)