Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Les dieux se penchent sur le berceau d'Ana

Le patron monte un peu le volume de la musique comme pour rappeler aux Jacméliens, et surtout aux plus fêtards d'entre eux, que le lieu les attend. C'est bizarre tout de même, pas un chat, pas un client depuis l'ouverture en fin d'après-midi.  Pourtant, à cette heure, le Congo night club accueille toujours au moins un militaire ou deux, et quelques autres respectables piliers, sans compter les filles qui passent. Mais ce soir, bernique! et depuis plusieurs heures. La seule agitation dans le coin est celle des vagues qui s'écrasent mollement sur la plage. S'il s'était passé quelque chose en ville, quelque chose de suffisamment grave pour qu'un couvre-feu officiel ou officieux s'impose, il le saurait. Les trois serveuses attendent dans un ennui non dissimulé, l'une au bar, les deux autres affalées sur une table, qu'on leur donne congé pour chômage technique, mais le patron refuse de renoncer si vite.

   Il a raison. A une heure où effectivement il pourrait sembler raisonnable de jeter l'éponge, entre d'un pas tranquille, légèrement boiteux, un homme d'âge mûr, une espèce de mendiant, barbu, qui promène une canne plus pour le jeu, semble-t-il, que par nécessité. Pas tout à fait ce qu'attendait le maître des lieux, qui se demande s'il lui arrive un client ou un problème. Pour s'en assurer et prévenir tout désagrément, il s'avance vers l'homme. Alors qu'ils sont tout près, ce dernier fait un grand sourire et tend à son rencontreur une main burinée, sèche et franche, que l'autre ne peut refuser. Alors il s'écoule, balancé par le vent marin, comme un feuillet de pages blanches durant lesquelles les deux personnages restent face à face. Les filles sont un peu sorties de leur torpeur et regardent avec un brin de curiosité. Elles sont cependant un peu trop loin pour entendre l'étrange dialogue qui s'engage:

   - Legba! dit le patron, toujours le premier arrivé!

   - Premier appelé, premier servi...

   - Belle parole! Tiens, asseyons-nous là, sous l'amandier. Medjine! Apporte-nous deux verres, une bouteille de rhum, et le chapeau pendu au mur!

   Medjine l'a mauvaise. Ça, un client? Et ce serait pour ça qu'elle risque de devoir rester! Mettons que ce pouilleux est un vieil ami du patron. Bizarre, mais soit. Deux verres, du rhum, et ils vont se goulotter le temps d'antan jusqu'à pas d'heure. D'accord, pourquoi pas, mais elles, ils n'ont pas besoin d'elles pour ça. Et puis ce vieux chapeau de paille qui décore le bar! Qu'est-ce que c'est que cette demande? Elle s'exécute tout de même. En approchant de la table, elle voit que le patron a retiré souliers et chaussettes. Voilà autre chose!

   Le patron hisse aussitôt le chapeau au sommet de son crâne. Pendant qu'elle dépose verres et bouteille, Medjine sent la main de l'inconnu se poser sur sa hanche. Pages blanches. Brise et fracas de vague bisent le cou électrisé de la jeune fille qui, la paupière apaisée après avoir clignoté frénétiquement, engage alors la conversation:

   - Legba, Zaka, mes chéris!

   Et ce disant, elle caresse chacun d'eux derrière la tête. Les autres filles se regardent, incrédules. La musique est trop forte pour qu'elles entendent.

   - Fréda, ma belle, douce entre les douces, plaisir de mes yeux et de mes oreilles, grimelle de mon coeur, je suis bien aise de te voir.

   - Legba, tu as toujours les mots pour ouvrir les coeurs.

   Zaka, pendant ce temps, teste la rotondité croupière du petit cheval investi par Fréda.

   - Hé hé! Cousin! Toujours prêt à creuser ton sillon! Tout doux mon beau. Nous sommes là pour une chose importante qui doit reporter l'intimité des peaux.

   - Tiens, reprend Legba en sortant de sa poche un petit flacon, j'ai pensé à toi.

   Fréda rayonne: un parfum, et français de surcroît! Elle s'en asperge aussitôt généreusement. Les deux hommes, pour calmer l'enivrement naissant, remplissent leur verre, jettent quelques gouttes à terre et s'enfilent une rasade.

   Avisant l'entrée, Fréda demande:

   - C'est par là que les autres sont censés arriver?

   Legba regardel rapidement du côté des deux autres serveuses et répond:

   - A part celles-ci, oui.

   Fréda leur jette un coup d'oeil teinté de mépris.

   - Bon, dans ce cas, je vais jouer les hôtesses d'accueil.

   Et elle s'éloigne vers l'entrée du night club.

   - Elle veut pouvoir leur glisser quelques mots à l'oreille, dit Zaka.

   - Et nous, reprend Legba en désignant les demoiselles assises, glissons donc de ce côté-ci en attendant les autres.

   Tous deux se lèvent et vont les inviter à danser. Voyant arriver ces deux hommes pieds à terre et débraillés, elles n'offrent pas une figure enjouée, ni rassurée d'ailleurs. Pourtant, il leur est impossible de refuser, et les voici bientôt sur la piste. Le groupe Scorpio joue Zobop. Legba chaloupe souplement, tout boitement oublié. Zaka est plus énergique, infligeant à sa partenaire des cassures qui lui tirent à chaque fois un sourire. Et puis, au moment où les membres du groupe entonnent le fameux "zobop! zobop!", les filles ouvrent les bras, en même temps, et sont secouées de spasmes l'espace de quelques secondes, après quoi la danse reprend normalement. Ça y est, les cavalières sont devenues montures.

   - Zila, bienvenue à toi.

   - Salut Legba. S'il te paît, danse et tais-toi.

   Dès lors le couple prend une dimension plus fusionnelle. Les bras de Zila entourent Legba, son cou, sa tête, avec force et tendresse. Du côté de Zaka, c'est plutôt un affrontement pour la direction de la danse. Et le vigoureux paysan a finalement le dessous.

   - Dantor, tu ne baisses jamais la garde.

   - C'est aussi rare que tes amours non tarifées, mon cher Zaka, mais si ça arrive, gare à toi!

   Pendant ce temps, à l'entrée se présente un couple se tenant par la main, un gamin d'une quinzaine d'années, chemise blanche, pantalon écru, l'air écolier modèle, et une jeune fille, guère moins âgée, en robe bleu marine à petits pois blancs.

   - Mon cher petit Damballah, dit l'hôtesse l'oeil pétillant, tu as fait une cure de jouvence?

   Le garçon lui sourit derrière ses lunettes.

   - Fréda, tiens-toi, dit la jeune fille. Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, ton amant est avec sa femme ce soir.

   - Loin de moi l'idée de l'oublier. Mes respects, Ayida Wèdo, maîtresse du ciel, grande siffleuse devant le Grand Maître.

   La gamine immémoriale ignore le compliment ironique et entraîne son gars à l'intérieur, vers la piste. Ils ne se mettent pas à danser mais au contraire interrompent le couple qui ne se manifeste plus que par de légers mouvements du bassin. Zila se décolle d'abord de mauvaise grâce, mais, identifiant les intrus, elle retrouve le sourire.

   - Bonsoir fiston, dit Damballah.

   - Bonsoir mon petit, dit Ayida en l'embrassant.

   - Papa, maman, content de vous voir. Allez vous installer, nous arrivons.

   Zila retrouve sa place lovée pour quelques mesures. Les parents se dirigent vers la table et grimpent avec une agilité surprenante le long du tronc de l'amandier, pour s'installer sur la plus basse branche. Peu après, Scorpio laissant la place aux frères Déjean, les danseurs viennent prendre place à la table, non que les frères incitent moins au déhanchement que l'arachnide, mais le défilé commence et les palabres sérieuses sont imminentes. En effet, un autre couple est arrivé, un brouettier torse nu, foncé et poussiéreux, coiffé d'un vieux feutre noir, une femme en robe violette, tête foulardée, grandes créoles aux oreilles, cigarette au bec, assise dans la brouette. Ils s'installent à leur tour. Enfin un homme bâti comme une armoire, en uniforme reconnaissable de tonton macoute. Tout le monde a reconnu Ogou. Fréda reste quelques secondes à lui parler puis ils viennent tous les deux à la table, se tenant par la taille. Il s'assoit et elle prend place sur ses genoux. 

 

arrivée des loas

Frantz Zéphirin, Arrivée des loas.

 

   Legba s'est levé, il est allé baisser le volume de la musique, puis, revenu, commence:

   - Bien, maintenant que nous sommes tous là, nous pouvons commencer.

   - Agoué ne vient pas? demande Ogou.

   - Nous nous sommes arrangés, explique Legba. Comme Simbi a déjà prévu son rôle dans cette affaire, Agoué a estimé qu'il n'avait pas besoin d'intervenir. Loko présente ses excuses, mais il a déjà été très sollicité les dernières fois. Quant aux jumeaux, comme d'habitude, ils n'en feront qu'à leur tête, mais je sais qu'ils mettront leur grain de sel.

   - Si tu as déjà fait des petits arrangements en catimini avec certains, pourquoi nous, tu nous convoques ensemble après? reprend Ogou sur un ton un peu agressif.

   Legba, jusqu'ici si courtois, s'empourpre d'un coup, frappe du poing sur la table, se lève et tonne:

   - Je n'ai pas à me justfier devant toi!

   - Du calme fils.

   - Doucement mon petit.

   - Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes? articule Fréda dans son petit français maniéré.

   La remarque fait sourire Legba qui se calme aussitôt et se rassoit.

   - C'est Simbi qui m'a contacté sur cette affaire, il a senti l'importance du dossier et s'est tout de suite engagé. S'il n'est pas ici, c'est parce qu'il ne veut influencer personne. Mais au fait, avant de commencer, que voulez-vous boire?

   - Bloody Mary, disent en choeur Baron Samedi et sa Grande Brigitte qui n'a pas quitté la brouette.

   - Cuba libre! s'exclame Ogou.

   - Du lait, dit Zila.

   - Vin rouge, déclare Dantor.

   - Vin blanc, renchérit Fréda.

   - Acapulco.

   - Dame blanche.

   - Bien, Zaka et moi, reprend Legba, nous poursuivrons au Barbancourt.

   - Je m'en occupe.

   Fréda est déjà partie préparer la commande.

   - C'est son côté Shiva, plaisante Ogou.

   Quand tout le monde est servi, Legba reprend:

   - Voilà donc de quoi il s'agit. Une fille vient de naître, à La Montagne, mais sa mère descendra bientôt avec elle à Jacmel. Elle s'appellera Ana, n'aura pas de père. Sa mère est faible, mais pour sa fille elle luttera comme elle peut. Il y a un oncle sur qui elle pourra aussi compter.

   - C'est bien banal tout ça, intervient Baron. Qu'est-ce qui justifie qu'on se penche sur son cas?

   - Ce sera une ouvreuse de portes, dit Legba, trop forte même pour sa mère. Elle ouvrira à ceux qui l'entoureront la porte vers eux-mêmes.

   - C'est toi qui en as décidé? demande Zila.

   - Je ne décide pas de tout, mais je suis évidemment concerné.

   - Alors je ne suis pas de la partie, déclare Zila. Je vous laisse. 

   - Attends, dit Legba en tendant la bouteille de rhum. Avant de partir, bois au moins ceci.

   Elle prend la bouteille, boit de longues gorgées au goulot, puis le corps d'emprunt s'affale sur la table, profondément endormi.

   - Baron, qu'est-ce que tu proposes?

   - C'est à madame de s'en charger.

   - Je vais lui être une épreuve, un doute, une fêlure et un endurcissement, jusqu'à ce qu'elle m'écarte. Après Je l'attendrai sans impatience.

   - Je l'aurai en ma garde, affirme Dantor péremptoirement.

   - Fils, j'habiterai sa plume sur sa table d'école.

   - Chéri, je lui donnerai l'insatisfaction des quêteurs d'arc-en-ciel.

   Un silence se fait.

   - Et toi, Ogou?

   - Dantor s'en charge, elle n'aura pas besoin de mon sabre.

   - Fréda?

   - Pareil, madame et moi ne faisons pas bon ménage sous le même toit.

   - N'empêche, elle pourrait avoir besoin de toi.

   - Un peu qu'elle aura besoin de moi! Mais pour ça je m'occuperai plutôt de son entourage, ses connaissances, ses amies, je serai l'âme de sa rue. Ce n'est pas le tout d'ouvrir les portes pour les autres, il faudra bien qu'on l'aide à trouver la sienne.

   - C'est bien. Zaka?

   - Pas facile de trouver sa place dans cette contredanse. J'aurai un oeil sur l'oncle, et sur elle quand elle daignera venir dire "honneur" à sa famille en dehors. Et puis, ajoute-t-il avec malice, je m'intéresserai de près au travail de Fréda.

   - Bien, conclut Legba, c'est donc une affaire qui roule.

   Le ton, pourtant, est légèrement en décalage avec la satisfaction que traduit la phrase. Le vent offre quelques rafales appuyées. Legba est attentif à quelque chose que personne encore ne perçoit. Soudain il se lève, l'oreille à l'écoute. Fréda se met à chantonner. Elle entend la guitare. Ça vient de la plage. Legba lui fait signe d'aller voir. Il y a une ouverture qui donne sur la mer.Les autres l'entendent appeler:

   - Oh! Chéri! Par ici!

   Puis, quelques instants plus tard, ils la voient revenir avec un rasta enguitaré qu'elle tient par la main.

   - Et lui, Legba, tu avais prévu sa visite, demande Ogou.

   - Envisagée. Mais je ne l'ai pas prévenu. Alea jacta est.

   - Regardez qui j'amène!

   - Mes frères, mes soeurs, dit le nouveau venu, suprêmes autorités des cercles mystiques, je vous salue.

   - Sois le bienvenu.

   Il s'installe, pose sa guitare, boit une rasade de rhum.

   - Il me semble que c'est d'une petite soeur qu'il s'agit ici, pas vrai?

   - Très juste.

   - Son premier cri a été pour m'appeler. Il faudra compter avec moi.

   - Ite missa est, conclut Legba, définitivement cette fois.

   Tout le monde semble satisfait. La soirée s'annonce bien. Alors Zaka reprend:

   - Bon, qui a amené les cartes?

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)