Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Les poèmes

Plusieurs poèmes jalonnent le roman, généralement en partie ou en filigrane (plagiat!). Je les donne donc ici en intégralité, sans commentaires, car ce n'est pas à moi qu'il appartient d'exégèser mes choix:

 

Yannick lit un recueil de Jules Supervielle, La Fable du monde, dont il cite deux vers, tirés du poème "Ô Dieu très atténué":

 

Ô Dieu très atténué

Des bouts de bois et des feuilles,

Dieu petit et séparé,

On te piétine, on te cueille

Avec les herbes des prés.

Dieu des légères fumées,

Dieu des portes mal fermées

On les ouvrit tant de fois

Que l'air traverse le bois.

Et toi, dans l'humaine écorce,

Dieu de qui n'a plus la force

D'avoir un Dieu résistant

Comme celui qu'abandonne

Par ses blessures le sang,

Dieu qui ne remplis sa chose

Qu'à moitié comme à regret,

Dieu sur le point de quitter

Le coeur d'un homme qui n'ose

Le retenir, le goûter,

Tu t'absentes, tu reviens,

Tu es toujours en voyage.

Heureux celui qui retient

Un bon Dieu comme un bon vin

Qui prend avec lui de l'âge.

 

Au chapitre "L'Oncle", puisqu'il s'agit des divinités, un passage sur l'art de vivre jacmélien renferme quelques vers du poème "Vaudou" de Léon Laleau (poète haïtien):

 

Ton visage que le temps rida

Est pointillé des roses stigmates

De l'amour, et ton nez, Carida,

A la boursouflure des tomates.

 

Ton mari se nomme Gédéon

Et, bu son punch à la grenadine,

Il s'arme de son accordéon,

Le soir, et s'installe en sa dodine.

 

Ce sot alors ces airs de vaudou

Evocateurs des soirs où, prêtresse,

Tu sentais, venu l'on ne sait d'où,

Un dieu fou dans ta chair en détresse.

 

Tu dansais, tu dansais ardemment,

Les reins vifs, l'extase en ta prunelle.

Et des désirs sauvages d'amant

Glapissaient vers toi, sous la tonnelle.

Mais ce temps, Carida, s'est enfui,

Plus souple qu'un vol de tourterelles.

Et cette musique dans la nuit,

Comme les notes t'en sont cruelles!

 

Romario, lorsqu'il rentre de l'école, évoque une autre pièce de ce poète:

 

Trahison

 

Ce coeur obsédant, qui ne correspond

Pas à mon langage ou à mes costumes,

Et sur lequel mordent, comme un crampon,

Des sentiments d'emprunt et des coutumes

D'Europe, sentez-vous cette souffrance

Et ce désespoir à nul autre égal

D'apprivoiser, avec des mots de France,

Ce coeur qui m'est venu du Sénégal?

 

Perceval Dorival, dans son entretien avec Daniel Pêcheur, cite un article de journal reprenant, sans le nommer deux vers de "El Desdichado" (in Les Chimères), de Nerval, poème très connu:

 

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Étoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?… Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

 

Dans ce même entretien, les deux hommes évoquent, reconstituent plutôt, trois vers d'un poème de Rodney Saint-Eloi, extrait du recueil J'avais une ville d'eau de terre et d'arcs-en-ciel heureux:

 

Ce matin j'ai rêvé d'anolis

ô toi qui me suis dans mes manquements

dis-moi une pensée citoyenne

avec ton rythme vertical et tes mots d'éternité

pour bâtir la ville nouvelle

me faut la bénédiction des lèvres

qui ont saigné les fruits maudits

 

Quant au chapitre 7, lors de la dernière veillée, il y est cité une strophe de la fameuse "Chanson du mal-aimé" d'Apollinaire, tirée d' Alcools. Elle est trop longue pour être intégralement reproduite ici mais je peux vous en proposer un morceau:

 

Voie lactée ô soeur lumineuse
Des blancs ruisseaux de Chanaan
Et des corps blancs des amoureuses
Nageurs morts suivrons-nous d'ahan
Ton cours vers d'autres nébuleuses

Regret des yeux de la putain
Et belle comme une panthère
Amour nos baisers florentins
Avaient une saveur amère
Qui a rebuté nos destins

Ses regards laissaient une traîne
D'étoiles dans les soirs tremblants
Dans ses yeux nageaient les sirènes
Et nos baisers mordus sanglants
Faisaient pleurer nos fées marraines

Mais en vérité je l'attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t'en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai Je suis content

 

Dans la première partie de l'histoire de Jean Rumengol, Yannick lui prête un chant qui est en fait, de ma part, une réécriture en vers d'un poème en prose de Max Jacob, tiré des Poèmes de Morven Le Gaëlique. Il n'était cependant pas nécessaire de rendre à Max ce qui ne lui appartient pas, puisqu'il a vraisemblablement lui-même librement réécrit une chanson populaire bretonne entendue pendant sa vie à Quimper. La voici tout de même, parce que j'aime ce poète:

 

Chanson de clerc

 

     Vous n'avez qu'à chanter l'air du Pillaouer quand vous passerez derrière l'appentis et j'irai... un bouquet je mettrai, si mon frère n'est pas à la maison, sur le bord de la fenêtre.

     Des fleurs il y aura s'il n'y a pas de fusil pour vous.

     - Vous ne prendrez pas de rhume à m'attendre, Maria, car mon idée est dans une autre.

     - Celle qui a avalé votre amour, elle le rendra avec son sang.

     - Vous la connaîtrez quand vous serez morte, j'espère.

     - Sur terre et sur mer je saurai la dénicher sitôt que j'aurai son nom.

     - Sur terre et sur mer elle a le même nom que vous.

     - Mère de Dieu, mère du Sauveur, si c'est vous rendez-moi mon coeur.

     - Donnez-le lui donc, Maria, pour que nos amours soient réunis.

 

Et puis il y a les exergues. Commençons, sans nul souci de l'ordre d'apparition, par "Souffles" de Birago Diop, extrait de Leurres... et lueurs. Ce poème trouve des échos scandaleusement plagiaires dans la suite du chapitre (3, Romario). Le voici en entier:

 

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des Ancêtres morts,
Qui ne sont pas partis
Qui ne sont pas sous la Terre
Qui ne sont pas morts.

 
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans le Sein de la Femme,
Ils sont dans l’Enfant qui vagit
Et dans le Tison qui s’enflamme.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans le Feu qui s’éteint,
Ils sont dans les Herbes qui pleurent,
Ils sont dans le Rocher qui geint,
Ils sont dans la Forêt, ils sont dans la Demeure,
Les Morts ne sont pas morts.

 
Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

 
Il redit chaque jour le Pacte,
Le grand Pacte qui lie,
Qui lie à la Loi notre Sort,
Aux Actes des Souffles plus forts
Le Sort de nos Morts qui ne sont pas morts,
Le lourd Pacte qui nous lie à la Vie.
La lourde Loi qui nous lie aux Actes
Des Souffles qui se meurent
Dans le lit et sur les rives du Fleuve,
Des Souffles qui se meuvent
Dans le Rocher qui geint et dans l’Herbe qui pleure.
Des Souffles qui demeurent
Dans l’Ombre qui s’éclaire et s’épaissit,
Dans l’Arbre qui frémit, dans le Bois qui gémit
Et dans l’Eau qui coule et dans l’Eau qui dort,
Des Souffles plus forts qui ont pris
Le Souffle des Morts qui ne sont pas morts,
Des Morts qui ne sont pas partis,
Des Morts qui ne sont plus sous la Terre.


Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots,
C’est le Souffle des Ancêtres.

 

A deux reprises Frankétienne, le poète ouragan haïtien, ouvre l'un des chapitres. En créole. Il est question de lui aussi dans l'interview vaticinatoire. Plutôt que de redonner les courts extraits en question, je choisis d'en donner un autre aperçu, en français, tiré de Voix Marassas, qui mêle les deux langues:

 

    J'invente des mots bizarres qui parlent d'une saison qui n'existe pas encore.

    Une saison métissée de soleil et de miel.

    Une saison de luneige vermeillée d'amour fou, d'incandescence et de fureur.

    Une saison de chairtoute et d'incendie sensuel.

    Une saison de feu guêpe où les ombres gorgées de sel sont comme des fruits en flammes dans la guerre des images.

    La guerre exquise des utopies, des mirages et des mythes où l'impossible s'efface au souffle des symboles et des cymbales poétiques.

    La guerre des hirondelles enivrées de leurs ailes instrumentales.

    La guerre des tourterelles musiciennes au concert des moulins et des nuages.

    La guerre des alouettes dans le miroir des illusions où la mort désormais n'est rien qu'une métaphore à goût de songe.

 

    J'habite mes étés d'or et mes printemps de prince.

    Je m'enroule dans ma voix

    je me love dans mon sexe

    je digère goulûment mes paysages épicés d'érotisme

    et puis j'explose.

 

    Mes amours mes oiseaux mes racines et mes fleurs s'entrelacent aux bleus zigzags de mes désirs.

 

    Terre de proie qui me broie

    terre douleur qui me dévore

    terre qui noire à me noyer d'angoisse

    terre entonnoir à m'engouffrer vivant

    terre malheur à me détruire entier

    terre atroce à me tuer à petit feu

    terre qui me langue d'amertume et me filangue la chair de plaies inextinguibles

    ma terre qui laide et belle à la fois m'anéantit debout d'amour et de terreur

    ma terre brisée qui souvent me sépare de ma voix

    ma terre surexcitée qui si seule à se taire qu'insupportablement parler devient défi insurmontable

    ma terre si difficile à vivre que mourir n'est plus déjà qu'un exercice de routine

    ma terre impossible à survivre

    ma terre amère à boire

    ma terre à morsure de ciguë

    ma terre cible virulente

    ma terre violemment scandaleuse

    ma terre ma mère ma meurtrissure ma croix penchée mon navire naufragé

    ma terre criblée de fèches tout le long de ma rue qui si lente à s'éteindre m'envenime de cauchemar et d'insomnie cruelle

    ma terre ma vie encore plus assoiffée d'amour et de silence

    mon territoire de solitude

    ma terre et moi

    et surtout toi mon amour

    jailli du clair-obscur

    toi mon ombre qui vacille sans répit entre mon coeur et la lumière

    encore toi recroquevillée entre ma langue et ma mémoire.

 

D'autres poètes, peut-être même sans que je le sache, se sont invités dans et entre mes lignes. Tant mieux. Et puis il y a les nombreuses chansons, en versions originale et détournée, qui ont affaire avec la poésie. Je les laisserai cependant de côté et me contenterai d'évoquer un dernier auteur, présent en exergue autant qu'en filigrane, Pierre-Jakez Hélias. En toute incohérence je délaisse "Vent de soleil", dont deux vers font l'exergue du chapitre 0, pour le suivant du même recueil, La Pierre noire (Ar Men du):

 

Tout est adieu

 

Je quête l'accomplissement

(Que tinte en moi une sébile!)

Et rien jamais ne s'accomplit,

Un vrai bonheur que cet échec.

Le plus vivant de mes désirs

Ne dure en tout qu'un battement

Et puis voici que bat un autre,

Proche cousin, mais différent.

Faites, seigneur, qu'ils se ressemblent

Trop peu pour me priver d'adieu.

Je trahis ce jour pour demain,

Le premier rêve pour cent autres.

Vivant en lui, je prends congé

De l'homme présent que je suis,

De tous les frissons de passage

Qui sont la somme des adieux.

Je laisse plus que je ne prends,

Je ne prends rien que je ne laisse

En un clin d'oeil, après cent ans,

Des peuples morts pour trois amis,

Un souvenir, dix mille oublis.

Je vais agitant des mouchoirs

Tout secs de fausse indifférence

A ce qui part devant derrière,

A moi de moi se séparant

Dans un pâtis cousu d'ajoncs,

Fleuri d'épines sans couronne,

Sans regret ni malédiction

Pour qui vit d'un instant sur l'autre

Et qui se gave des adieux

En attendant le premier jeûne

Qui a pour nom éternité.

 

En voici un autre, extrait de Manoir secret (Maner kuz), qui répond comme un écho discret à un roman du même auteur, L'Herbe d'Or, auquel, je l'ai dit ailleurs, Avel rend hommage:

 

Arc-en-ciel

 

Entre le soleil et la pluie,

Au temps royal des sept merveilles,

Je suis tapi sous le talus,

Dans la garenne aux corbeaux lourds,

Mal dans mon corps, épris d'attente,

Et guettant, guettant jusqu'aux larmes

Qu'un porche haut vienne à s'ouvrir

Sur un ailleurs qui mène loin,

Mène aussi loin qu'on doit marcher

Tant que vous dure faim et soif,

Guettant un lever d'arc-en-ciel.

 

Entre l'aubifoin et le feu

Le rideau du ciel se colore

Et s'élève une voûte en raies

Plus fine qu'une soie tissée.

Les corbeaux ont éteint leurs cris

Et mon coeur bat plus bas encore,

Trop bas pour rassembler mes forces

Et que j'aille en vol ou rampant

Jusqu'à la porte grande ouverte.

Alors, je reste en impuissance

A regarder mon arc-en-ciel.

 

Entre un soupir et le suivant

L'arche légère au ciel se fond.

Dissipés rouge et jaune et bleu

Dans un nuage digérés.

Quelle peur frappe les corbeaux

Et les disperse à grand tapage?

Goutte par goutte, chaude, lourde,

L'eau de pluie tombe sur mes joues,

Se mêle à une autre eau amère

Parce qu'à peine bien surgi

J'ai vu mourir mon arc-en-ciel.

 

Entre jeunesse et âge mûr

Je n'ai rien pu gagner de plus

Ni mettre un pied dans l'autre monde,

Ni tracer le moindre chemin,

Pauvre béjaune et sans vertu

Mettant l'imparfait au futur...

Or, le long des jours de ma vie,

Quand je trouve un temps pour rêver,

Je reconnais les gens que j'aime

Et le tableau de ma patrie

Par le portail d'un  arc-en-ciel.

 

 

Amis poètes, voilà pour vous.

Pour aujourd'hui ce sera tout.

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)