Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Ma langue

Sexes, genres et langue(s)

 

Ces derniers temps, les nombreux débats sur l’écriture inclusive, le machisme de la langue française et les différentes façons d’y faire une place juste aux femmes m’ont beaucoup intéressé. Je les ai suivis avec un réel souci d’ouverture, j’y ai parfois un peu participé, modestement parce que j’estimais qu’il me fallait du temps pour me faire une opinion. Quoi qu’il en soit, qui m’a un peu lu sait que l’idée de faire évoluer la langue me plaît au plus haut point, et que si je ne suis pas favorable à telle solution, ce n’est pas par conservatisme.

Je le dis parce que ce genre de débat suscite tant de passion qu’on ne s’écoute généralement pas et que mes réserves sur certains points auraient tôt fait de me classer auprès de ceux que dans l’esprit je combats.

Commençons par dire qu’à mon avis il faut effectivement faire évoluer la langue vers une égalité du féminin et du masculin, parce que ces débats m’ont permis de découvrir que la prééminence masculine dans la langue n’était pas une convention innocente, mais bel et bien le fruit de prescriptions faites par des grammairiens considérant le masculin plus noble, supérieur par nature au féminin, grammairiens du XVIIe siècle particulièrement, siècle honni entre tous pour son obsession normative. Cela étant dit, il convient d’examiner toutes les évolutions amorcées ici ou là et d’éviter toute précipitation. Concernant les violences faites aux femmes, il est évident qu’on ne peut pas décemment demander du temps pour trouver les bonnes solutions, mais pour ce qui est de la langue, si. Pour bien faire.

 

Entrons maintenant dans le vif du sujet.

 

L’accord des adjectifs.

Accorder avec le nom le plus proche ou la majorité, d’accord. Entièrement. Cela s’est apparemment déjà fait et ne posait pas de problème de compréhension. On pourra donc écrire : « des lions et des panthères bien dressées ». Certains diront qu’il peut y avoir malentendu, qu’on se demandera si l’adjectif concerne bien tous les fauves et non seulement les panthères, mais on peut répondre qu’avec « des lionnes et des léopards bien dressés » l’ambiguïté existe aussi. Il n’y en aura plus si on écrit : « des panthères et des lions bien dressées », mais c’est alors une autre règle, qui donne la prééminence au féminin, ou tout simplement le choix. Que ceux qui se récrient choisissent donc bien leurs arguments.

Pour la majorité, justement, on peut avoir : « des panthères, des lionnes, des tigres, des hyènes et un jaguar bien dressées ». Si l’on a à redire, c’est soit par machisme, soit parce qu’on craint de voir chambouler les règles avec lesquelles on a grandi, ce qui correspond à mettre l’intérêt personnel au-dessus de l’intérêt commun.

 

L’écriture inclusive.

Après examen, elle me pose un problème. L’aspect administratif, un peu moche, je ne le retiens pas comme argument. C’est vrai que je ne trouve pas ça très beau, mais ce à quoi on n’est pas habitué, ce qui s’écarte des normes nous semble généralement moche. Il n’y a qu’à s’habituer, et ce qui semblait moche passera. Une proposition comme « après qu’on a mangé », grammaticalement correcte, semblera moche à beaucoup de ceux qui auraient dit « après qu’on ait mangé » (qui correspond à un usage répandu, est donc correct de ce point de vue à mon sens, mais que les grammaires n’acceptent pas).

Non, la raison qui me pousse à avoir des réserves sur l’écriture inclusive, c’est qu’il y a des cas où on ne peut lire à haute voix ce qui est écrit. Exemple : « des jeunes actif.ve.s ». Je vous écoute. Oui, je sais, le langage écrit ne suit pas les mêmes règles que la langue orale, mais on doit quand même pouvoir oraliser des textes. Ça, donc, je refuse de l’écrire. Alors on reste sur « des jeunes actifs » ? Peut-être, à moins de trouver autre chose. Toutes les voies n’ont certainement pas encore été explorées. Et je n’ai pas l’esprit de système, je veux bien utiliser l’écriture inclusive quand je peux la prononcer. Incohérent ? J’y reviendrai.

 

Celles et ceux.

Les femmes et les hommes. Bouseux, bouseuses. Les éditrices et les éditeurs.

Problème : la dénonciation de la prééminence du masculin dans la langue est liée à la conscience que celle-ci véhicule des schémas mentaux inconscients, des hiérarchies. Le redoublement des noms masculin/féminin abolit bien cette hiérarchie, mais il va véhiculer autre chose qui est peut-être aussi nocif. J’utilise le mot écrivaine. Pourtant, quand je pense aux écrivains en général, je trahis ma pensée si je m’oblige à dire écrivains et écrivaines (l’écriture inclusive imprononçable ici me semble révéler le même travers), ou écrivaines et écrivains (autre problème : si je commence par le masculin, je continue à le mettre en avant, si je privilégie le féminin, n’y verra-t-on pas de la galanterie, forme de condescendance et donc d’infériorisation?). Je ne veux pas parler de deux catégories distinctes, je veux simplement évoquer les êtres humains qui écrivent de la littérature (si d’autres membres du règne animal, hominidés ou non, veulent s’y mettre aussi, le terme d’écrivain les accueille sans réserve). S’il faut systématiquement les classer dans les cases écrivain-mâle et écrivain-femelle, il faudra un Goncourt-mâle et un Goncourt-femelle, car l’on postulera une différence de nature. Ce n’est pas une blague, pas une argutie casuistique, c’est effectivement ce que véhiculera la langue, si nous nous efforçons de toujours utiliser deux noms féminin et masculin au lieu d’un seul nom générique au nom du fait qu’il est masculin : la différenciation radicale des êtres humains en deux catégories. Il me semble que c’est exactement le contraire du féminisme, ou alors je ne veux pas de ce féminisme-là. Le slogan « différents mais égaux », appliqué notamment aux couleurs de peau aux Etats-Unis si je ne m’abuse, est une arnaque. C’est de l’essentialisme, barrière à toute lutte contre le racisme. Il en va de même pour les femmes et les hommes. Il y a égalité parce que dans de nombreux cas nous sommes simplement des êtres humains et pas forcément des mâles et des femelles. Et même si le poids culturel de ces catégories dément un peu cette assertion, ce n’est pas en les distinguant aussi souvent que possible qu’on arrangera les choses. Je ne veux pas dire « celles et ceux », élément de langage politiquement correct instauré que notre cher président a fortement contribué à répandre, parce qu’alors je m’adresse successivement à deux groupes que je distingue quand je veux simplement m’adresser à un groupe humain sans distinction de sexe ou de genre, incluant d’ailleurs ceux qui ne savent pas très bien s’ils font nettement partie de l’une ou l’autre de ces tribus. Désolé si je me répète, mais j’espère ainsi être compris et faire sentir le danger de cette pratique sur les mentalités, la régression qu’elle constitue.

 

Bon, tout cela est très bien, mais je fais figure, à quelques détails près, de tenant du statu quo. Il me faut maintenant montrer en quoi il n’en est rien. C’est maintenant que certains vont commencer à se poser des questions sur ma santé mentale.

 

Ce que je souhaite, ce n’est pas qu’on cherche vite un système rigide, rationnel, incontestable, à imposer, c’est qu’on ouvre une ère d’invention non dogmatique, non prosélyte, une ère de créativité à tous crins, de fantaisie, d’insécurité langagière, correspondant à l’époque que nous vivons qui oblige à repenser tant de concepts et à casser de nombreux repères. Une période de trouble, un carnaval, avec ses fausses pistes, ses extases et ses gueules de bois, qui amènera un nouvel équilibre. Un nouveau XVIe siècle, époque où quelques-uns (les lettrés étaient rarissimes, rappelons-le) pensaient que la langue française était à inventer.

 

Beau discours. Vague. Qui ne mange pas de pain. Soit.

 

Exemplons.

 

Ce sont des noms masculins qui désignent de nombreuses fonctions, de nombreuses catégories d’êtres humains. Les peuples aussi. Ce sont des noms masculins qui désignent l’espèce elle-même. Un homme. Un être humain. Pourtant, il me semble qu’en latin homo a un sens générique puisque pour désigner spécifiquement le mâle il y a vir. Dérive regrettable donc. L’anglais a le même problème puisque man a aussi les deux sens, générique et masculin. Je me vois bien ajouter un mot à la langue :

 

Moi, Eric, anthrope âgé de 45 ans et aux idées farfelues, accessoirement homme, je vous salue, à quelque espèce que vous affirmiez appartenir.

 

Se posera la question de savoir si on doit dire un ou une anthrope. Eh bien inventons un terme féminin pour désigner l’espèce, comme le léopard et la panthère désignent la même espèce, et chacun choisira d’utiliser l’un et/ou l’autre. Regardons du côté de la littérature, des autres langues, ou créons : moldu, atani (monde de Tolkien), èvadame… :

 

Moi, adanève nommée Eric.

 

Les atanis naissent libres et égales en droits.

 

Alors qu’elle se croyait seule, désespérément perdue sur ce caillou émergeant avec peine, elle aperçut dans une clairière une silhouette d’hominidé. En s’approchant elle acquit la certitude qu’il s’agissait d’une moune. C’était le cas, mais son enthousiasme se tempéra légèrement lorsqu’elle vit que c’était un homme, nu de surcroît. L’homme sauvage n’est pas le plus digne représentant de l’espèce moune, mais elle savait qu’il fallait se méfier des préjugés.

 

Je délire ? Attendez, je peux mieux faire. Le plus gros problème, ce sont peut-être les déterminants. Le neutre n’existe pas. Inventons-le. Le latin est trop loin, mais l’ancien français nous en fournit, des démonstratifs en tout cas : cest, cel, icel. Et pour l’article indéfini on peut aller voir du côté d’un créole ou de toute autre langue (si possible non anglaise) qui n’a pas ces problèmes de genre.

 

- Je ne connais pas cest homme. Est-ce un ou une homme ?

- Icel homme ? Je ne sais pas non plus. Yon homme, point barre.

 

Oui, parce qu’on peut aussi trouver des mots qui supporteront sans peine d’être féminisés. Une homme, ça marche. Brouiller les cartes, estomper les limites. Sur les forums de gens qui écrivent il semble que mettre un e à auteur ne suffise pas. Comme la prononciation reste la même, ça sent encore un peu trop son mascouillard. Alors on voit autrice par exemple. Je n’ai rien contre, même si ça me fait penser à autiste ou motrice. Question d’habitude. Autoresse a été avancé. J’aime bien. D’aucuns et d’aucunes me diront que c’est la proximité avec doctoresse. A ceules-ci je répondrai que le fantasme médical m’est étranger, que la petite blouse d’infirmière ne me fait pas mouiller. Le suffixe -iste peut régler aussi pas mal de problèmes, au pluriel notamment.

 

Dans cette assemblée d’écrivistes on trouve autant d’écrivaines que d’écrivains.

 

Un alignement sur artiste, harpiste, guitariste, en quelque sorte. L’alignement est un moteur puissant de l’évolution des langues.

 

Sans l’idée de lignage, je serais assez pour reprendre le suffixe -ide pour les peuples (façon Sassanides, Almoravides…) :

 

Les Francides sont plus râleurs que les Allemanides. Quant aux Etasunides…

 

Le problème, c’est qu’il reste « râleurs » et que ça reste du masculin dans cette phrase. Mettez râlistes, râlousses, râlaouèdes, ronchaves, tord-gueules...

 

Le B.G.C.L.F. (Bureau du Grand Chambardement de la Langue Française) reçoit toutes vos propositions suffixaires. Les suffixes africains seront privilégiés, ça nous changera des sempiternelles gréco-latineries. Tous les apports africains seront privilégiés, juste retour des choses.

 

Allez, on fait une pause ?

Vous vous dites que je ne suis pas sérieux, et peut-être que cela remet en cause la première partie de ce texte, plus sage. Vous avez en partie raison. Je sais qu’on ne chamboule pas une langue comme ça, et si j’applique les idées que je viens de donner à mon écriture, je sais qu’elle ne pourra pas passer pour bien sérieuse, quel qu’en soit le propos.

 

Pourtant…

Je crois à la fantaisie créatrice, je crois que ce qui semble une blague aujourd’hui peut être accepté comme normal demain, je crois qu’il faut déchirer les corsets de la langue et ne pas vouloir lui en imposer d’autres. Je crois qu’il faut accepter, et même promouvoir ce que l’histoire centralisatrice, unificatrice de notre langue nous a formatés à exclure : la coexistence de différentes formes, différentes règles, différentes expériences, dont certaines donneront de beaux fruits et d’autres tomberont naturellement dans l’oubli. La lutte de la langue contre ses démons machistes (et contre bien d’autres démons, notamment racistes) ne fait que commencer, et il faut souhaiter qu’elle dure. Certains croient posséder les solutions et voudraient les imposer rapidement. Qu’on se souvienne de ce qu’on disait aux soldats et faisait croire aux peuples à l’aube de la première guerre mondiale.

 

Et pour finir, une petite expérimentation, pour le plaisir, une petite chose que j’aimerais dire à tousses cestes qui m’écoutent :

 

Moi, Eric, moune égarée sur cette terre, rétive en tant que telle à toutes les tentatives d’encasement ès lubies de nations, de religions, d’idéologies, je ne sais de moi-même que peu de choses, que je suis un homme, que je me prends parfois pour eune écriviste, que ma culture me classe parmi les Francides mais que j’ai glané ici ou là quelques agrégats d’identité, que les femmes, quoique leurs mérites ne soient ni plus ni moins divers que ceux des mounes de mon sexe, suscitent chez moi une admiration d’autant plus paradoxale que je crois leur mounité de même nature que la mienne et leur féminité en grande partie le produit d’un simple jeu qui nous pousse à nous différencier pour mieux nous chercher et nous aimer.

 

… ?

 

QUELQUES MOIS PLUS TARD, RETOUR SUR CETTE RÉFLEXION INACHEVÉE :

 

Eh oui, j’ai laissé tout ça en plan un bon bout de temps, notamment parce que je suis tombé, en pleine ponte de ce texte (si j’étais une poule, ce serait plus facile. Je parle du gallinacé, mesdames.), sur des travaux de linguistes qui proposent depuis pas mal d’années toutes sortes d’inventions du neutre dans le genre de ce que j’ai proposé, avec des pronoms et des déterminants, des li, des al, des ul

Du coup il est resté un peu coincé, et ça commence à faire un peu mal à la culle.

 

Je sais qu’on ne peut pas décréter des changements de ce genre, je le sais d’autant plus que l’usage me semble souvent plus légitime que la règle, je parle de l’usage « fautif » et non de celui qui sert d’argument fallacieux aux gardiens du temple de l’orthographe. Or, pour que de telles choses entrent dans l’usage, va pas falloir être trop pressés les gens (je vous sens en pleine trépignade), mais j’assume ce délire en ne me persuadant pas de son inutilité totale.

Et en attendant, nous pouvons toujours user de toutes les ruses à notre disposition, comme privilégier les mots gens ou personne(s), humain, sapiens, primate parleur, quand c’est possible, là où nous mettons homme(s) habituellement.

 

Mes nobles gens, je vous tire ma révérence. Je pourrais aussi tirer mon révérend, mais ce sera pour une autre fois.

 

Canulardesque

 

Je prends une émission de radio en cours, sur RFI, c’est manifestement une lecture, un extrait de roman, qui se termine sur le mot « canularesque ». L’animateur souligne le mot et l’invité révèle qu’il avait initialement écrit « canulardesque » et que sa correctrice lui a indiqué la forme correcte, celle qu’attestent les dictionnaires, sans le d.

 

Merde (avec un d).

 

J’apprends ensuite que le garçon s’appelle Yves Pagès, le roman Encore heureux.

Bien. Je ne le connais que de nom, je ne peux rien dire de son sentiment sur cette correction, aucune importance. Je peux dire ce que ça m’inspire par rapport à ma propre écriture.

 

Roulement de tambour, s’il vous plaît… Merci.

 

Eh bien voilà, s’il m’était venu l’envie d’écrire (allez savoir ce qui peut me passer par la tête) « canulardesque » et que j’avais vu les petites vagues rouges se dessiner sous ce mot, je crois que je ne l’en aurais que plus apprécié, et je l’aurais gardé. Et aussi sûr que « cauchemar » se passe de d, je n’aurais pas accordé un regard à « canularesque ». Peut-être, selon les besoins, aurais-je préféré « canulardeux » ou « canulardier ». Un mot n’a pas besoin de l’aval d’un dictionnaire pour exister.

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)