Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Littérature haïtienne

L'AFRIQUES DES ROIS, Roger DORSINVILLE

 

Roger Dorsinville est à mon sens, parmi les écrivains haïtiens, le plus injustement méconnu. Son œuvre établit un pont entre Haïti et l'Afrique, que l'auteur connaît pour y avoir exercé des fonctions dans la diplomatie ou le conseil culturel, notamment au Sénégal et au Libéria.

Parmi les ouvrages "africains" on trouve L'Afrique des Rois. Ce titre peut faire penser à toutes sortes de clichés, des images de "rois nègres" au pouvoir absolu et arbitraire, des petits tyrans, mais on découvre vite qu'il n'en est rien, et que la véritable Afrique des rois, celle dans laquelle les contre-pouvoirs, les structures qui en bornent et tempèrent l'exercice, ont disparu, c'est celle d'après la colonisation, héritée de celle-ci. Les rois sont ces présidents, ces nouveaux hommes de pouvoir qui ont l'ambition mais pas forcément la carrure.

Dorsinville connaît les hommes de pouvoir pour avoir fréquenté les hautes sphères, il en fait un portrait sans concession, mais sans caricature non plus, et c'est d'ailleurs ce qui fait la force de ses portraits, toujours en nuances, sans le moindre manichéisme.

En face du pouvoir et de ses machines, des hommes et des femmes de bonne volonté, souvent pétris par la culture de l'ancien(?) colon, mais non oublieux de celle de leurs parents, ou la redécouvrant. Et souvent des couples. Dans Renaître à Dendé, il s'agit de Martha et Ousmane, ici Peter et Dienaba, et surtout Martin et Hadiama.

 

Mais pourquoi présenter cet ouvrage quand l'auteur lui-même le fait très bien dans son prologue? Le voici:

 

     Pourquoi l'Afrique? Ce récit sans décors ni tam-tam évoquerait aussi bien une île du Pacifique, de l'Océan Indien, des Caraïbes, un pays de l'Amérique Centrale ou du Sud, de l'Asie, partout où de faux rois servent de mandataires à de lointains complexes, propriétaires de biens, de vies, d'âmes. Il vient d'Afrique parce que en 1964, quand se joue cette histoire, l'Afrique s'était trouvée fraîchement donnée aux rois et que le dessin en cours se lit à même la trame.

     DIALLAW, qu'on ne trouvera sur aucune carte, est un village d'Afrique. Des paysans y peinent, pas à leur propre rythme: ils sont réglés par l'Usine et ses saisons, une raffinerie dont le ventre glouton a, aussi loin que le regard se porte, changé le paysage de forêt en une plaine de basse végétation.

     Le soleil, à quoi bon le nommer? C'est l'Afrique. Sans le pare-feu des futaies, il écrase de sa flamme blanche le pays plat que coupe, depuis l'horizon incertain d'une colline-frontière, le fil bordé de vert d'un fleuve lent.

     En surplomb du courant, à sa mi-course, là où il bute et se coude sur ce qui n'est pas vraiment une colline, mais un pli, Diallaw rassemble sous dix arbres centenaires une centaine de huttes-champignons abruptement cernées d'un gris village de parpaing.Plus loin dans la plaine, au-delà des glacis et des cheminées de la raffinerie, adossé à un bosquet unique précieusement cidelé est un village de bungalows. C'est l'Afrique: ces bungalows sont effrontément à l'usine avec leurs façades en hourdi, leurs toits de tuile, leurs céramiques, leurs allées de ciment courant entre des plaques de gazon semées de massifs.

     Parpaing-Ville aussi est à l'usine: elle abrite ses saisonniers, et Diallaw, qui croit appartenir à son passé, est aussi à l'usine depuis belle lurette, et à jamais depuis qu'une école primaire défriche les têtes laineuses jusqu'à épeler "cacahuètes", qui est tout le vocabulaire dont vont avoir besoin plusieurs générations.

     Quatre personnes se sont mises en tête de corriger cela: deux hommes et leurs femmes. Ils ont fait un Plan revu, corigé, confirmé, dactylographié, baptisé sous couverture de carton OPERATION-SALUT. Il n'y a pourtant rien de naïf en eux. Le leader est des dernières cuvées. Fils de deux cultures, né à Diallaw, devenu en plusieurs lieux Docteur ès-Sciences, puis plus précisément ingénieur, afin, disait-il, de faire entrer les chiffres dans les poutrelles. Il s'appelle Martin; il est revenu au pays pour être, si ça se trouvait, le Washington Carver de la construction. Après deux années vides à la Capitale, il s'est enfui, non vers l'Europe, mais vers son village, dont la découverte l'a choqué.

     En vingt ans de campus, de trottoirs gris des grandes villes, d'ateliers et de pubs, il avait tout oublié de Diallaw et de l'Afrique. L'aide à les redécouvrir Hadiama, venue de pas loin, d'un autre village par le crcuit des écoles et de la grande ville, où elle a appris assez pour dépouiller le pagne et être la parfaite secrétaire, en unique exemplaire carbone, du PDG de la raffinerie. Martin et elle se sont mis ensemble, mari et femme d'une certaine sorte. Ils vivent dans leur maison, aux portes de Diallaw, pas seuls.

     Leurs compagnons, de foyer et dans le Plan, sont Peter et sa compagne. Peter, en cet endroit où se prépare une révolution, est la plus inattendue des présences: un fonctionnaire, le Commissaire de District (DC comme ils s'appellent), l'oeil du régime et son bras fort, un homme donc du système, né paysan, ce qui ne promet pas forcément, mais amateur de statistiques, et converti à la haine du système par la comparaison des statistiques en pays "blanc" et à Diallaw, par la forfaiture, dit-il, des PNB en pays de traite. Au risque de son job, ce qui est peu, mais aussi de sa liberté, et même de sa tête, Peter s'est enrôlé pour le Plan, tenant par la main Dienaba, nièce de Martin, qu'un diplôme et un mari, heureusement mort, avaient occidentalisée, mais qui est revenue au pagne.

     Quatre nègres simples et leur Plan de salut. Nous les voyons perdants. Ils perdront, naturellement, s'ils restent ces quatre-là. Mais la leçon est dans toutes les Histoires, sinon dans les manuels menteurs qui en rendent compte; ils ont besoin d'alliés, et il y en a toujours:

     un roi peut-être mais c'ets rare, ne parlons pas de miracle; un ministre plus sûrement, fatigué d'être le nègre du roi, si ce ministre a de l'intelligence, du coeur, et ce quelque chose plus bas que le coeur qui, dans le langage des peuples, est synonyme de courage.

     Ou l'allié inattendu pourrait surgir de la contradiction entre les maîtres, du "désordre dans le camp des Grecs". L'ancien maître anglais, ayant fait ce qu'il est convenu d'appeler la décolonisation, s'est trouvé dans son propre domaine, colonisé (i.e.: dépouillé) par le capital américain, et il n'aime pas s'être brûlé la patte tirant les marrons du feu pas pour lui-même.

     Enfin, il y a le Peuple, dont si peu se soucient, même ceux qui l'aiment et épousent son aventure; il bougera ou ne bougera pas selon qu'on lui explique, et le convainque - ou non - pourquoi et comment l'Afrique de Diallaw peut être l'Afrique du peuple au lieu de celle des rois.

     Tout est possible, et l'on voit bien que tout n'est pas dit, même au bout du compte qui, dans ce livre, serait la victoire ou la défaite d'un Plan; tout n'est jamais "dit", puisqu'il y a toujours derrière chaque histoire une histoire nouvelle à quoi elle n'a servi que de prologue.

 

   Le décor est planté, et c'est bien à un drame que l'on va assister, ou plutôt à une série de conversations, des duos majoritairement, affrontements qui sont aussi comme une galerie de portraits. Le style de Dorsinville, sans la moindre fioriture, crée une intensité dramatique qui confine à la tragédie, mais l'issue est plus ouverte, non que cette histoire n'aboutisse à une forme d'échec, mais il y a toujours, comme le laisse entendre le prologue, une échappatoire.

     On comprend aussi qu'il sera question, pour le groupe qui porte le Plan, d'affronter le pouvoir politique et celui, économique, plus impressionnant, des multinationales. On y voit, exposées avec subtilité, la complexité des relations entre l'Afrique et les nations colonisatrices, anciennes ou nouvelles, entre l'homme noir et l'homme blanc, sans volonté de distinction radicale, sans essentialisme, mais avec la conscience de ce dont l'Histoire charge l'individu. L’œuvre de Dorsinville est humaniste, et on y trouve toujours des figures propres à éloigner le cliché, un premier ministre homme d'honneur, une poignée d'"Occidentaux", des femmes surtout, dont l'engagement pour le Plan est sans arrières-pensées. Quant au Plan, concret, qui vise seulement à faire des habitants de Diallaw des partenaires à part entière de leur développement, tout tourne autour de lui, il est en fait le personnage principal, ou bien le révélateur de ce que chacun vaut vraiment. Dorsinville ne craint pas de donner à ses romans des structures peu conventionnelles, loin des techniques qui sont censées accrocher et garder l'attention du lecteur. Martin, l'initiateur du projet, et donc du roman, en est quasi absent, et il faut attendre la fin du roman pour bien le découvrir, comme peut-être, il se découvre lui-même et comprend que la lutte ne fait que commencer.

     Je n'en dirai pas davantage pour le moment. Je ne suis pas sûr que l'ouvrage soit encore édité en France (et on ne le trouve pas si facilement en Haïti), mais il est disponible, souvent d'occasion et à bas prix, sur les sites de vente de livres en ligne. Alors n'hésitez pas.

 

 

LES DJONS D'AïTI TONMA, Félix MORISSEAU-LEROY

 

En 2006, sous la houlette de Pascal Médan, éminent professeur de littérature et d'histoire au Centre Alcibiade Pommayrac de Jacmel, plusieurs professeurs ou ex-professeurs de lettres de l'établissement ont participé à un ouvrage intitulé Petit catalogue des romanciers jacméliens. Sollicité sur deux œuvres, je retiens ici celle d'un écrivain connu surtout (et encore, beaucoup trop peu) pour ses poèmes en créole ou son adaptation dans la même langue de l'Antigone d'Anouilh: Félix Morisseau-Leroy. On ne peut que regretter, en lisant Les Djons d'Aïti Tonma, qu'il se soit si peu adonné au roman. Celui-ci, un journaliste ou chroniqueur à raccourcis le dirait « inclassable », c'est-à-dire qu'il n'en dirait rien, mais s'extasierait justement de cette terrible originalité. C'est pourtant là tout simplement l'essence du genre, de pouvoir faire fi des cases et canons, mais on continue à s'en étonner. Je reproduis mon méfait ici, précisant qu'un autre extrait du roman figure sur la page 4 de la série « Le chaos et... l'espoir ».


Résumé

Tout commence avec le retour de Jacques Mathurin à Jacmel, après des années passées en France. Il retrouve un pays occupé par l’armée américaine et une population zombifiée, momifiée dans la soumission et dans le conservatisme social. Il s’applique alors, avec le concours de ses amis Jean, Ghislaine et Lise, plus ou moins membres de l’élite qu’ils combattent, à réveiller la ville, notamment en s’engageant lors des élections aux côtés d’un candidat issu des travailleurs du bord de mer, Pierre Colin. Jacques meurt prématurément mais ses amis poursuivent la lutte qui, si elle ne mène pas à la victoire (fraude électorale oblige), mérite de marquer les mémoires par ses péripéties et ses hauts faits.

La zombification prend une autre forme, des années plus tard, celle du macoutisme. Frérot Olivier, le jeune frère de Lise, rempli de désillusion devant, l’échec de sa génération, choisit finalement de s’exiler, mais à ce moment du récit le narrateur opère une déviation spatiale, dimensionnelle même : au lieu de prendre la route de Port-au-Prince, Frérot est entraîné à bifurquer vers la route des Orangers et entrer dans une zone libre et autogérée où l’on résiste ouvertement à la dictature. Frérot participe à la résistance qui mène à la libération de Jacmel (grâce notamment à d’étonnantes « fillettes ») et à l’établissement d’un régime politique local à la fois soucieux de partager les richesses, de promouvoir l’éducation et de tenir compte des réalités existantes. Un rêve, évidemment, que le narrateur avoue tel avant de faire un nouveau saut dans le temps et de nous faire retrouver Frérot, de retour en Haïti et à Jacmel après l’exil et la dictature, reprenant contact avec sa ville grâce, notamment, à un bain dans la chaleur du carnaval.

 

Commentaire

 

Qu’est-ce qu’un « djon » ? Pas la moitié de ce fameux champignon qui parfume si agréablement le riz « madan gougous » accompagné de pois « tyous ». Non, mais la question, comme le suggère le titre, peut servir de fil conducteur dans cette œuvre qui passe d’une époque à l’autre, du réalisme au merveilleux, et qui ne semble pas comporter de personnage principal si ce n’est la ville de Jacmel elle-même. La réponse n’est pas évidente, car si de prime abord le djon semble être un homme de caractère, insoumis, un tantinet mythomane ou de mauvaise foi, capable d’actions d’éclat mais aussi des pires atrocités, il voit ensuite sa bravoure et son intelligence orientés vers un but plus moral, un idéal social teinté de collectivisme. A cet égard le djon se met à plusieurs reprises au féminin (faut-il dire une « djone » ?) La figure du djon est donc multiple, elle concentre des caractéristiques diverses, voire contradictoires, d’où son intérêt : elle incarne l’identité haïtienne (le titre ne dit pas : « les djons de Jacmel ») dans ce qui fait son charme et son originalité. On note qu’à deux reprises le peuple haïtien est considéré par un homme revenant de l’étranger et qui regarde par conséquent ses compatriotes à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, comme le fait l’auteur lui-même. Félix Morisseau-Leroy exprime donc à travers ces regards l’esprit d’indépendance de son peuple, sa propension au rêve, aux élucubrations, sa tendance à remodeler le réel à sa convenance, à le rendre plus poétique, ce qu’il fait lui-même dans ce roman. Félix-Morisseau Leroy est un djon à sa manière. Une figure de la littérature française correspond bien à cet esprit : Cyrano de Bergerac, personnage réel et dramatique, à la fois écrivain rêveur et bretteur insoumis, qui dans la mort emporte la seule chose qui lui reste et qui pourrait constituer le mot-devise du djon : le panache !

 

Extrait (p.89-90) : Lise Olivier s’adresse à Frérot alors qu’il n’a que seize ans.

 

« Car, tu es fou. Je suis folle. Jean, Ghislaine, Colin sont fous. Mon père, ma mère, ma sœur. C’est tragique, comique et beau comme Victor Hugo. Ils sont tous fous, plus fous que Nannanx, que Michelet et que Martinez. Comment peut-on échapper à cette atmosphère de folie ? Et tous ces électeurs des Cayes-Jacmel qui, ce matin, ont accepté de boycotter les élections pour les beaux yeux d’une infirmière, ne penses-tu pas qu’ils sont fous, Frérot ? Et ces voyous du cachot qui voulaient entonner je ne sais pas quoi, moi, une Marseillaise quelconque ou Grenadiers à l’assaut. Les Haïtiens sont fous. Tu vois Sully ? Une crapule. J’ai 23 ans. Pendant 15 ans, j’ai entendu dire que Monsieur Emmanuel M. Sully était l’homme le plus honnête de Jacmel. On va continuer à penser qu’il est l’homme le plus honnête de Jacmel, après tout ce qu’il a fait aujourd’hui, malgré tout ce qu’il a fait aujourd’hui. Et quand on aura besoin d’un président d’Haïti pour remplacer l’ineffable wannenm qui sévit maintenant au Palais National, on n’hésitera pas à choisir Monsieur Sully. Ils sont capables de tout sans se sentir coupables. Et pas question de les guérir de cette folie. A Jacmel, il n’y a que Machenanmwèl et Ti Fils qui soient lucides. C’est vrai, Frérot. C’est une tradition de bêtise, de grandiloquence, de fanfaronnade que Jacques Mathurin rêvait de convertir en djonnerie révolutionnaire, l’alliance légitime du prolétariat et de l’intellectualité d’avant-garde. Un rêve fou. Toi, tu comprends que la poésie est la seule voie. Pas seulement la poésie écrite. La poésie vivante. Je crois beaucoup plus à la poésie vécue qu’aux élections, le chant viril de la fraternité syndicale. »

 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)