Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Littératures dites de l'Imaginaire

Cette section à construire évoquera des oeuvres qu'on aime fourrer dans des cases en marge, maladie française, de ce qu'on considère comme de la Grande Littérature.

 

 

Une histoire d'avant l'Histoire : A l'autre bout du rêve, Nat Renard

 

(J'aurais voulu pondre une nouvelle bafouille sur le sujet, mais par manque de temps je laisse celle-ci, écrite il y a maintenant plusieurs baux)

 

Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne.

 

Le bon vieux Jean-Jacques trouverait à merveille sa place en exergue du roman de Nat Renard, A l'autre bout du rêve. Un roman qu'on trouve sur le net, gratuitement, sur le site de l'auteure (preuve s'il en fallait qu'il s'y fait de la littérature de grande qualité), et qu'on ne trouve que là. Un roman où les « premiers qui » sont nombreux, le premier qui décida d'arrêter le voyage, le premier qu'on décida de mettre en terre, le premier qui décida qu'on aiderait un peu la baleine à se donner, et inventa par la même occasion la casuistique, le premier qui s'avisa d'aider la nature en ouvrant la terre... Une expression résume l'esprit de ces petits premiers pas de géants, et contient en germe la dynamique et le tragique de l'espèce humaine: le premier qui décida de marquer sa présence sur cette terre.

Pourtant il n'y a pas de jugement. Les hommes dont l'histoire nous est contée sont simples et profonds, ils doutent et se posent les mêmes questions essentielles que nous, ils sont conscients d'avoir déjà (et pourtant si peu par rapport à nous) trahi le pacte qui les unissait au monde, mais ils restent tolérants, partagent tout, ouvrent leur bras, savent si bien se réjouir. Parmi eux se trouve un homme qui rêve, un homme qui voit à travers les époques combien la trahison va se poursuivre, qui partage les souffrances de ses descendants, qui est intime de l'un des nôtres, à qui il doit adresser un message. Un homme qui entraîne les autres dans le rêve et l'aventure.

On le voit, le fantastique et la science-fiction s'invitent dans l'évocation documentée de la proche préhistoire, et l'on se sent d'autant plus concerné, invité à recevoir le message et à se demander ce qu'on va en faire.

Tout ceci laisse à penser qu'A l'autre bout du rêve est comme une suite de Pourquoi j'ai mangé mon père, un frère de La guerre du feu et de Ravage. Oui et non. Ce roman a son style propre. Nat Renard conjugue parfaitement l'évocation d'une petite communauté (dont l'on se sent très proche), et le destin de l'espèce (dont on se sent comme malgré soi l'acteur-produit), le sentiment du tragique, la joie de l'instant et l'espoir ; elle offre une réflexion sur le mythe, sa naissance et son rôle, de même pour la création artistique,et invite Neil Gaiman à ajouter un chapitre à son American gods, une nouvelle pièce au puzzle des origines du peuplement américain.

Pour ce qui est des sources archéologiques, de la localisation de l'histoire dans le temps et l'espace, l'auteure s'en explique mieux que je ne pourrais faire sur son site, auquel une nouvelle fois je vous renvoie.

 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)