Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Aventure véridique en tap-tap: Un morceau de diamant

Cette anecdote est arrivée en 2001. J'ai tout de suite su qu'il fallait en faire quelque chose, mais étant plus enclin à la fiction qu'au témoignage, et ne sachant pas vraiment à quoi l'intégrer, j'ai laissé passer le temps sans pour autant abandonner le projet. J'aurais dû au moins prendre des notes immédiatement après, je ne l'ai pas fait, et beaucoup de détails se sont perdus dans les abysses de ma mémoire. L'urgence, 8 ans après, est donc de sauver du naufrage ce qui peut encore l'être.

   C'était à Port-au-Prince, capitale d'Haïti, à la rue Pavée. Au-dessus du Boulevard Dessalines, je ne sais plus exactement à quel carrefour, là où les divers bus et tap taps commençaient leur parcours vers Pétionville. J'étais monté dans un bus Hyundai, un peu plus confortable que la moyenne même si nous étions comme dans tous les autres transports publics serrés façon sardines. Où me rendais-je? C'est sans grande importance dans notre histoire, même si ça le fut bien davantage dans la mienne. Reprenons. Nous sommes donc dans notre bus parti aussitôt que plein, la remontée de la rue Pavée se fait à une vitesse honnête, mais ça se gâte dès le début de l'avenue John Brown (cet abolitionniste illuminé pouvait-il recevoir meilleur hommage, nonobstant les fatras et les gaz, que le don de son nom à une avenue de Port-au-Prince?). En français de France: « embouteillages »; en créole comme en français d'Haïti: « blocus ». Le voyage va durer. Je ne suis pas pressé et je sais profiter de ce genre de moments, même si je vais suer.

  Quand est-il arrivé? Je ne sais plus exactement. Assez tôt c'est sûr, d'autant qu'il ne montait pas jusqu'à Pétionville. Sans doute est-il monté dans la zone du ministère des Affaires Etrangères, un peu avant peut-être. D'âge mûr, fin, en veste par cette chaleur (je cherche à me remémorer, en vain, s'il était allé jusqu'à la cravate), il s'est posté près du chauffeur, debout, tourné vers les passagers, il s'est présenté comme professeur, a dit son nom que j'ai malheureusement oublié, et il a commencé à faire l'article pour un cahier sans doute imprimé et relié par ses soins, dont il portait plusieurs exemplaires sur lui, et qu'il avait intitulé Un Morceau de diamant. L'homme parlait et présentait son ouvrage avec aisance, en français, et pour cause: il s'agissait d'une sorte de compilation de règles subtiles devant amener à une pratique parfaite du français. Il a su flatter l'orgueil national en évoquant des intellectuels haïtiens qui parlaient et écrivaient le français mieux que n'importe quel habitant du pays hexagonal. Il en a cité, au moins un, mais je ne saurais dire lequel. Disons Pradel Pompilus, qui était mort un an avant et méritait sans doute cet hommage. Et moi, vraisemblablement le seul Français de ce bus, étais-je piqué dans ma fierté de descendant abâtardi de Vercingétorix? Je ne suis pas à l'abri des vanités, mais ce qui éveillait en moi, à ce moment, une pointe d'agacement en plus de l'amusement et de la curiosité, c'était ce que je pouvais pressentir de sa conception de la langue française. Il n'a pas tardé à confirmer mes craintes. Dans ce bus bondé et bloqué en plein cagnard au milieu d'une ville fourmilière, devant un public qui ne faisait plus un bruit, il a fait une leçon sur l'expression du futur, expliquant que si celui-ci était proche et/ou certain, il se mettait au présent. Exemple? Mais bien sûr, c'était un homme à illustrer ses propos. On ne doit donc pas dire: J'irai en France le mois prochain, mais: Je vais en France le mois prochain. Ouah! Parmi toutes les règles, c'est-à-dire les diktats, les interdictions, les exceptions, que l'on m'a inculquées et que, les dieux de la syntaxe et de la morphologie m'en soient témoins, je m'efforçais de respecter comme des dogmes sacro-saints, je ne me souviens pas qu'on m'ait jamais présenté cet usage comme un impératif. Imaginez qu'un jour, au temps de l'école, j'ai jeté un oeil, suprême transgression, sur un BLED... pour adultes! Pas d'affolement, la leçon sur l'accord du participe passé, dont notre éminent professeur connaissait (et connaît toujours j'espère, longue vie à lui!) certainement jusqu'à la plus subtile réglicule, n'était pas illustrée par de gaulois exemples du type: On doit écrire: « Elle s'est vue lécher son corps » parce que le pronom est le COD du verbe conjugué, mais on écrit: « Elle s'est vu lécher le corps », parce que l'infinitif est le COD du verbe conjugué, et le pronom celui de l'infinitif. Non, rien de tout ça, il ne s'agissait pour moi que de dénicher des préceptes broutilleux du bien s'exprimer, tels que celui-ci: On n'écrit pas: « tant qu'à faire » mais « quant à faire ». Sachez que je l'appliquai aussitôt et que, suivant une manie que je n'ai malheureusement pas totalement perdue, je me suis mis à corriger les ignorants qui donnaient encore dans le « tant qu'à faire ». Répétons donc tous ensemble, avec moi et notre professeur diamantaire:

   On ne dit ni n'écrit: « La semaine prochaine j'irai en France et, tant qu'à faire, je visiterai le Futuroscope et le musée de Beaubourg »,

   mais: « La semaine prochaine je vais en France et, quant à faire, je visiterai le château de Versailles et le musée Grévin. »

   J'avais comme des fourmis, non à cause de l'engourdissement de mes jambes trop coincées, mais plutôt des fourmis sur la langue, une envie d'intervenir et de lui dire que celle-ci évolue, s'enrichit, abandonne, en un mot vit, qu'elle fait la grammaire et non l'inverse. Evidemment je n'ai rien dit, je serais passé pour le Français prétentieux qui ne souffre pas, après s'être fait chasser avant 1804, de s'en faire de surcroît remontrer sur sa propre langue par un descendant de Macandal.

   Ite missa est, et c'est une messe de requiem pour la langue française que cet homme achevait en la faisant entrer au Panthéon des langues, auprès du grec et du latin. Entre ici...

   Mais ce n'est pas tout. Le bonhomme, fin à tous points de vue, par je ne sais plus quel chemin (que n'ai-je noté!!!) en est venu à l'affirmation que la vertu est amère alors que le péché est sucré. Il dérivait vers les jeunes femmes et leur coquetterie, leur maquillage. Le propos aurait pu paraître moralisateur, mais le vieux charmeur y prenait trop de plaisir, et pas celui des annonceurs de fin du monde qui bandent sous la Bible. Et surtout, pour évoquer la beauté, les manières des savoureuses pécheresses et du regard qu'on porte sur elles, il est passé au créole, car il ne s'agissait plus de parler comme un livre, mais bien de dire la rue et la vie. Il a ravi l'auditoire par des ribambelles de mots et expressions connus de tous (j'en ai personnellement entendu pour la première fois. Que n'ai-je...) mais qui ne s'autorisaient pas à franchir la barrière de toutes les dents, mazora mis à part. Il y avait quelque chose de Frankétienne dans cette verve. L'habile camelot, après l'orgueil de damer le pion aux Grévisse et autres sectateurs du bon usage de la langue française, donnait à ses compatriotes la fierté de posséder une langue riche, généreuse, inépuisable. J'avais envie de lui dire que ma langue n'était pas que celle de Vaugelas, mais aussi celle de Rabelais et de Vian, qu'elle connaissait le plaisir et l'irrespect, que les Haïtiens, au lieu de s'en faire les gardiens, devaient en être de vrais copropriétaires au même titre que les Québécois ou les Africains francophones, que le créole pouvait l'enrichir (je ne parle pas de l'insupportable mélange que font de nombreux journalistes et politiciens sur les antennes radiophoniques), qu'ils devaient le « dérespecter »... Pourtant, il n'était que de jeter un oeil au-dehors, par la vitre du bus, sur toutes sortes d'enseignes et d'annonces sur les murs, de phrases sur les tap taps, pour voir qu'ils le faisaient, et peu importe que ce soit par manque de maîtrise. Je me souviens de ce bus qui affirmait: « Contez sous Jésus », ce qui est du créole mais qui orthographié ainsi donne une phrase française assez originale et infidèle à la volonté qui la profère. Il y avait aussi: « L'âme qui perche, c'est elle qui périra ». J'ai exploité ces phrases ailleurs.

   Mais au fait, pourquoi se laisser aller au plaisir du créole quand il s'agissait de refourguer un manuel de français? D'une, je l'ai dit, parce qu'il emportait l'adhésion de son public, de deux, peut-être, parce qu'en émoustillant les voyageurs, spécialement les hommes, sur le chapitre des femmes non avares d'appas, il pouvait très bien leur rappeler combien le français est utile pour conter fleurette. Un diamant, une médaille qu'on porte fièrement, un bijou qu'on offre, voilà ce qu'est le français. Sachez manier la période, truffez-la de « roses », fourrez-la de « rayons de soleil », et c'est la belle que vous pourrez entrelarder. Et la langue n'en vit pas davantage, elle n'est ici, comme en trop d'autres contextes en Haïti, notamment pour d'autres conquêtes, qu'une coquille vide, une magie puissante certes, mais qui réside entièrement dans la forme.

   Finalement notre homme est passé à la vente. Je ne pensais pas, malgré son talent, qu'il fasse vraiment recette; je me trompais. J'ai vu plusieurs personnes dans le bus sortir d'une poche ou d'un portefeuille les 25 gourdes nécessaires à l'obtention du trésor. Suis-je sûr du prix? Presque. Qu'importe. Ce qui est étonnant, c'est que parmi les clients, certains qui peinaient peut-être à conjuguer le verbe « avoir » au subjonctif apprendraient avec bonheur que si ce mode restait obligatoire suite à la locution « avant que », ils pourraient désormais s'en passer au profit de l'indicatif lorsqu'ils substitueraient « après » à « avant ». Quel précieux avantage cela leur donnerait sur leurs voisins!

   Le professeur a quitté le bus. Bravo l'artiste. Il y avait là un homme digne d'inspirer une nouvelle, voire un roman, en lui donnant une histoire, des soucis de famille, une maîtresse claire de peau et embonpointée à souhait. Il s'acharnerait à vendre des diamants pour la couvrir de pacotille. Et puis il aurait un concurrent, autre professeur-camelot qui, constatant le succès de l'entreprise, viendrait chasser sur ses terres en proposant Un Eclat de rubis, ensemble de règles ou compilation de lettres d'amour à recopier, pourquoi pas A piece of Diamond, et nous voilà en pleine guerre entre le français et l'anglais... Cela me donne aussi l'idée, sachant tout ce qu'on peut apprendre, tout ce qui peut se passer lors d'un voyage en bus, qu'un nouveau genre pourrait naître. Comme il existe ce qu'on pourrait appeler le roman de bar, dont Mabanckou s'est fait une spécialité avec un certain bonheur (voir aussi Dongala), il pourrait y avoir le roman de bus, tous deux n'ayant rien à voir avec le roman de gare.

   Ce diamant, qui figurait dessiné sur la couverture de l'ouvrage, m'inspire autre chose, il me rappelle un autre bijou, une perle dont l'aspect irrégulier a donné son nom à une tendance créative, le baroque, qui, s'il est illusoire de vouloir l'opposer radicalement au classique, ou de récuser l'un au nom de l'autre, emporte tout de même ma préférence. Je préfère le diamant brut au produit poli, le mégalithe au temple grec et j'aime la langue riche, libre, bancale, foisonnante et dérespectante.

   Comment terminer cette chronique? Pas par une affirmation aussi banale en tout cas. J'appelle à la barre et au secours Fernand Hibbert et son Séna publié en 1905. La scène a lieu à Paris où vivent quelques Haïtiens. Le sénateur Jean-Baptiste Rénélus Rorrotte, dit Séna, s'y trouve momentanément et pour la première fois. Je laisse à chacun le soin de voir en quoi ce passage peut illustrer l'anecdote et les remarques qui précèdent:


   Devant le théâtre du Vaudeville , il entendit vociférer son nom par quatre individus qui couraient après lui.

   - Rorrotte! Séna! Rénélus! Rénélus! Séna! Rorrotte!!!
   Il se retourna, c'étaient Porus, Philippe Auguste, Mentor Labbé et Sirius Neptune qui, de retour de l'Olympia, l'appelaient pour faire route avec lui.
   Deux sergents de ville s'approchèrent d'eux et les menacèrent de les emmener au poste pour tapage nocturne sur la voie publique, s'ils continuaient à crier ainsi.
   Ils voulurent quand même faire comprendre aux agents qu'ils n'avaient pas fait de tapage, mais qu'ils s'étaient simplement contentés d'appeler leur ami, le sénateur Rorrotte, afin de rentrer tous ensemble à l'Hôtel. Au même instant, un homme coiffé d'un chapeau rond, passait dans une voiture découverte.
   Philippe Auguste se précipita sur la voie en criant:
   - Lacorne! Lacorne! Banm' l'haussière!
   Les agents empoignèrent Philippe Auguste qui protesta. « Vous rouspétez! » dirent les agents.
   - Je ne rouspète pas, s'écria Philippe Auguste avec énergie, seulement, je proteste contre l'attentat dont je suis victime. Et je dis que jamais, entendez-vous, jamais dans mon pays on n'aurait arrêté un Français, ni qui que ce soit, parce qu'il aurait appelé un ami à haute voix. Et je m'étonne que sur la terre de liberté qu'est la France, de pareils actes de barbarie puissent se commettre! Je connais les lois, messieurs, je suis Magistrat dans mon pays, eh bien, je déclare attentatoire à la liberté individuelle, l'acte que vous commettez sur ma personne! Et j'ajoute que si un agent de police d'Haïti, se permettait d'empoigner un Français dans les conditions que vous venez de le faire vis-à-vis de moi, ce Français aurait fait une déclamation diplomatique, ah! ah!
   Des voix s'élevèrent dans la foule des badauds qui se rassemblait autour du groupe.
   - Au moins, il n'a pas la langue dans la poche, le vieux nègre! disait une bonne femme.
   - Et puis, il n'a rien fait, riposta un monsieur bien mis; si on l'emmène au commissariat de police, rendons-nous y tous ensemble et conspuons ceux qui veulent quand même déshonorer la France.

   La foule grossissait. La circulation était arrêtée. Un service d'ordre s'organisait.

   - Zut alors! dit un ouvrier, c'est y parce qu'il est nègre qu'on doive le houspiller!

   - Si ç'avait été Rotschild, s'écria à son tour un jeune homme élégant, loin de le traiter ainsi, on lui eût léché les bottes!

   Les agents comprenant que de ces observations allait sortir une manifestation en règle, relâchèrent le vieux magistrat, en s'écriant: « Circulez! Circulez! »

   Mais Philippe Auguste qui n'avait pas froid aux yeux, profita de l'occasion pour placer un discours:


   « Je remercie le peuple Français, s'écria-t-il, des marques de sympathie et d'intérêt qu'il vient de me témoigner, et je déclare hautement que je n'en attendais pas moins du peuple glorieux qui a promené le flambeau de la liberté et de la civilisation sur le monde entier! Imbu de ces sentiments, je déclare que c'est en vain, qu'au nom d'un prétendu ordre de la rue, des obscurantistes cherchent à fouler aux pieds les Droits de l'Homme solennellement proclamés par l'Immortelle Révolution Française, émancipatrice du genre humain! Et j'ajoute qu'on aura beau faire, la patrie des Mirabeau, des Danton, des Brissot, des Grégoire, des Lamartine, des Michelet, des Schoelcher et des Victor Hugo, rayonnera toujours sur le globe comme un phare géant aux lumières éternelles! »


   Ces paroles louangeuses lancées avec feu et conviction, émurent la foule. On applaudit avec ardeur - « Mais c'est qu'il s'exprime très bien, le vieux nègre! » disait-on.

   Ayant ainsi parlé, Philippe Auguste promenant sa mine rébarbative et impressionnante sur la foule, souleva son chapeau et salua avec majesté. « Bravo! Bravo! » criait-on sur toute la ligne. Entouré de Rorrotte, de Mentor, de Lacorne, de Porus et de Sirius Neptune, le vieux magistrat se disposa à remonter les boulevards pour regagner l'hôtel Bergère, mais la foule emportée par on ne sait quel mouvement spontané, emboîta le pas à la suite des Haïtiens, les enveloppa de toutes parts, et se mit à manifester pour de bon contre les sergents de ville, en chantant:


Conspuez les sergots

Conspuez les sergots

Conspuez!

Conspuez les sergots

Conspuez les sergots

Conspuez!


   - Tonnè! Nous sommes terribles-oui, nous autres Haïtiens, pensa Rorrotte avec délices, voilà que nous déchaînons peut-être une révolution en plein Pais à présent!

   - Vous voyez, messieurs, dit Philippe Auguste avec orgueil, vous voyez! Mes compatriotes ne voudront jamais me croire quand je leur raconterai que Paris, la Ville Lumière, s'est levé comme un seul homme pour venger un passe-droit que voulaient m'infliger les Autorités. Heureusement, vous êtes témoins, mes amis!...

   Et en lui-même, Philippe Auguste pensa: « Ah! si j'étais Français, comme je l'aurais conquis, tout de même, ce peuple! »

   - Enfin, soupira-t-il, le coeur gros.

   On ne tarda pas à arriver devant l'hôtel Bergère. Rorrotte le premier pénétra sous la porte cochère, prestement les autres Haïtiens le suivirent. Philippe Auguste, lui, demeura encore un instant sur le trottoir, salua une dernière fois les badauds qui continuaient tranquillement leur chemin. Bientôt ce fut à peine si l'on pouvait les entendre, dans le lointain, chantonner:


Conspuez les sergots

Conspuez les sergots

Conspuez!

Conspuez les sergots

Conspuez les sergots

Conspuez!

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)