Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Et puis derme ! (Alo lanmed ak koulè nou yo !)

Je marche en direction de la station de bus du Portail Léogane. Nous sommes en pleine coupe du monde 98 et dans Port-au-Prince le bicolore fait pâle figure devant l'invasion de drapeaux jaunes et verts. Les bouches n'en ont que pour la seleçao, les yeux pour le dégradé des icônes brésiliennes.

Je suis maintenant devant la station, mais une voiture s'arrête à ma hauteur. On m'appelle, des Jacméliens, je monte.

Le boulevard Dessalines traversé, nous arrivons sur le Bicentenaire, direction Carrefour. Vous suivez ?

Je suis assis derrière. Les bouchons commencent, les vitres sont ouvertes. Sur le trottoir, une femme me fixe. Du siège avant, un gars me désigne et dit : « C'est Laurent Blanc ! » Je ris. Les Blancs se ressemblent tous, mais on a plutôt tendance, ces derniers temps, à me trouver des airs de Youri Djorkaeff. « Blanc », un mot par lequel je suis souvent interpellé, ambigu en créole, qui désigne autant sinon davantage l'origine étrangère que la couleur. Sur un mur, le portrait de Ronaldo. Lui, gamin en Haïti, aurait été appelé « ti blan ».

Carrefour. Chaos et poussière, où je vois pourtant quelque chose comme un tableau de Brueghel, avec des couleurs plus vives. J'aime ce pays. Même si l'histoire reste à inventer, je m'imagine octavon. Ou hexadécavon. Si les Noirs et les Blancs existent bien, alors il faut aussi que les fractions de négritude et d'albitude soient une réalité. A l'infini. Petit problème : si un octavon fait un rejeton à une trente-deuxavone, qu'est-ce que ça donne ?

Les Bretons ont beaucoup voyagé depuis des siècles, et j'ai vu, dans le coin d'une page de Chateaubriand, le nom de ma mère gratifié d'une particule. Alors pourquoi pas un noblaillon désargenté (Marcel de Sailly...) parti faire fortune dans le sucre, puis coiffé d'une de ses esclaves ? Sang bleu dilué au sang rouge (cachet du fouet faisant foi), et vogue la galère.

Mon présent voyage, moins hypothétique, ne présentera pas grand-chose de remarquable, si ce n'est ceci :

Bientôt Gressier. Petite halte pour de l'essence. Un gosse qui vend des papitas (chips de banane) pointe le blagueur qui m'a précédemment célébrifié et dit à un autre, avec toute la discrétion attendue : « Regarde comme ce mec est noir ! »

Le désigné, sans broncher, se met à débiter au même volume, comme s'adressant à nous, quelques phrases d'un anglais honorable. Saisi, le gamin conclut :

« Ça alors ! C'est un Blanc ! »


 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)