Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Cette nouvelle a été écrite à l'occasion d'un défi entre ami(e)s auteur(e)s. Il s'agissait de produire un texte sur le thème du pont. Voici le mien, suite à quoi vous trouverez les liens vers ceux de mes petit(e)s camarades.

 

 

 

BON BAISER DE LA MOGRE

 



- Tu vois, enfin, façon de parler, cette plateforme, c'est le seul endroit de toute la bordure assez plat et assez large pour construire la jambe. C'est Koch qui l'a indiqué. Môme, il passait son temps à chroniquer l'arpent sur les bords de la Mogre, attaché à une corde de bousonnier. Une chance aussi que ça leur convienne, de l'autre côté.

- Peut-être que leur bordure est moins abrupte.

- Peut-être. Dis, tu donnais bien dans la charpente ?

- Oui.

- Eh bien oublie ça, mon gars. Tu vois (désolé, je dis toujours ça), pour un trou de trois doigtées, la cheville, tu la prends d'une seule doigtée, tu la poses dedans et tu attends. En même pas deux jours elle aura gonflé comme tu peux pas croire. Je sais pas comment elles éclatent pas. C'est la Mogre qui fait ça. Paraît que cette foutue purée de poix les remplit, les nourrit.

- Et avec les poutres ?

- Pareil, faut attendre quelques jours, qu'elles prennent leur taille d'ici. Après tu peux t'en servir normalement.

- Et ça reste solide ?

- Plus que ça ne l'a jamais été. Tout ce que tu assembles, on dirait que ça se fond. Faut pas se gourer, parce qu'il y aura pas moyen de démonter. Question solidité, c'est pas ça le problème.

- C'est quoi ?

- Le sol. La terre, tu sens, on dirait de l'éponge. Tu peux creuser profond, ça change rien, elle peut rien tenir comme il faut.

- Alors comment on fait ?

- On y met du koun, et le dosage, c'est comme pour la cuisine.

- Et comment on sait que c'est bon ?

- Ça, tu vois, ça tombe bien, parce que je l'entends qui arrive, et c'est lui qui le fait. Demande à Koch.

 

* * *

 

Tout floconné, tout grumeleux de Mogre, ainsi pourrait-il apparaître, mais la Mogre ne signe pas, et Koch en émerge comme il y est entré. Il prend une bouffée de soleil et traverse l'aire de sécurité. Palissades, miradors, il ne s'y est jamais fait. Un gardien demande :

- Vous êtes le dernier ?

Koch ne pense pas que l'homme y ait mis de l'ironie, mais il en sent tout de même la morsure.

- Oui.

Le dernier à remonter, toujours, après avoir tout vérifié. Il n'a même fait que ça ce matin, tandis que les autres travaillaient au ralenti, s'arrêtant souvent, pensifs, parlant peu. Il a grimpé, tâté, caressé, éprouvé la solidarité de l'ensemble. Il s'est assuré que cela pourrait attendre. Puis il s'est attardé, indécis, face à ce qui se refuse, pour combien de temps encore ?

La barrière passée, le gardien la verrouille. Koch est revenu dans le monde où la plupart essaient de ne pas se mogrer l'esprit avec des questions inutiles.

Pas envie de se presser. Un petit tour chez son apéritif s'impose. A peine un détour. Pour ne pas se laisser entraîner par la pente il joue de la souplesse et des muscles acquis tant sur les chemins qu'à l'intérieur escarpé des lèvres de la Mogre.

La maison de Glazenn se reconnaît de loin, avec son jardin fleuri parsemé de potems. L'approche révèle, sur chaque rondin dont la femme a choisi de faire la trame de ses murs, des entrelacs végétaux, terriens comme aquatiques, qui éclosent par endroits en fantasmagories animales.

- Tiens, Monsieur Du Pont. Prêt pour la retraite ?

Une vague connaissance.

- Faut voir, répond Koch, l'avenir est aussi impénétrable à notre vue que la Mogre.

L'homme rit et poursuit sa route.

« Monsieur Du Pont ». Malgré l'ironie, cette fois indubitable, Koch ressent une certaine fierté de ce surnom qui distingue.

Il entre. Glazenn, hissée sur un potem, peaufine dans le bois les dernières lignes d'un bouton. Les pieds posés sur le relief de deux feuilles, elle s'accroche à la seule force des cuisses, que Koch a souvent éprouvée. Il pense à une grenouille, les petites violettes, aussi vive que fine. Elle le sait là, mais cela n'interfère pas dans ce qui seul l'occupe. Koch attend. La voir ainsi l'apaise toujours, le rassure. Dernier copeau, l'oeil recule, inspecte, et se tourne enfin vers l'homme.

- Viens !

Elle saute à terre, suante, lui prend la main et l'entraîne.

- Mais... Vascama ?

- Elle dort.

Inutile de résister.

Quand l'affaire est accomplie, elle lâche :

- Chatte de chaudasse ! J'en avais besoin !

Ils rient.

- Oh ! Et toi, mon Koch, tu tiens le coup ?

- La journée va être longue.

- Pour moi aussi. Je ne vais plus rien toucher. De toute façon, il me reste trois potems que personne n'est venu prendre. Je ne vais pas les entasser.

Des pleurs. Vascama.

- Attends, dit Koch, je vais la prendre.

C'est une puce qui dépasse de peu les deux ans. Elle se calme aussitôt prise.

- Koch, promets-moi quelque chose.

- Quoi ?

- Promets d'abord.

- Je promets.

- Bien. Donc, si ça continue, si rien ne s'arrête aujourd'hui, tu te débrouilleras pour en mettre un dans la structure.

Il faudra ruser, mais il y a des moyens. Alors oui. L'idée est géniale et en même temps évidente quand on sait comment la Mogre travaille les poutres. Elle fera grossir les tiges, grandir les feuilles, les pétales, peut-être même, pourquoi pas, éclore les boutons !

- Je le mettrai même si tout s'arrête.

- Ne dis pas de bêtises. Je ne veux pas que tu prennes de risque. Ça n'en vaut pas la peine.

- Tu trouves que tout ce qu'on a fait n'en vaut pas la peine ?

- Si, mais tu m'as bien expliqué que ça ne sera pas détruit, que ce serait trop difficile. Alors si ça ne peut pas s'achever maintenant, mets-toi bien en tête que nous ne risquons pas la panne de générations nouvelles.

 

* * *

 

- Le pire, tu vois (je sais, je sais), c'est l'habitude. On dirait que la Mogre t'endort, tu as trop confiance, tu t'attaches en 5/2, tu sondes à la petite sauvette...

- Quand même, 5/2, ça va.

- Eh ben, toi, elle t'embricote comme une mouche à confiture. 7/4, tu entends ? Tu restes en 7/4 si tu ne veux pas rejoindre Falur.

- Qui c'est Falur ?

- Un gars qui a trouvé que 5/2 ça allait. Et il a désossé. On a entendu son cri je peux pas te dire combien de temps, assourdi, qui diminuait mais tout doucement, et pas le moindre bruit de choc, aucun arrêt brutal. Tellement que maintenant, ici, quand on ne croit pas que quelque chose va arriver, on a une expression pour ça.

 

* * *

 

A pas détachés avance Koch. Du moins l'essaie-t-il, aidé pour cela par le petit pied de Vascama, oisillon gigoteur niché dans sa main gauche. La petite aime être sur ses épaules, la main droite dans celle de son père. Petite main séruléenne...

 

Séruléennes, Séruléens...

 

Petit peton palorangin...

 

Amis Séruléens,

Ce message émane des autorités palarinaises, il est de la plus haute importance qu'il soit remis aux dirigeants de votre peuple.

 

C'est bizarre de se souvenir tout à coup qu'on a un nom, chose bien inutile quand on est seul. Et voilà qu'il refleurit un peu partout, Séruléen par-ci, Séruléenne par-là, parce qu'il y a l'Autre.

Koch arrive au bouquet où il peine à retrouver la légèreté habituelle dans les regards qui se posent sur lui.

- Salut Koch ! Tu as voté ?

- Oui, en partant ce matin. Et toi ?

- J'en reviens.

Si on demande à cette femme ce qu'elle a voté, elle dira : « ce qu'il fallait ». Deux potems de Glazenn marquent l'entrée de la maison. Le tapage comme-si-de-rien qui en sort fait du bien. Dès qu'il entre, c'est :

- Vascama ! Ouais !

- Donne-la-moi, papa ! Donne-la-moi !

Ses aînés font fête à la petite dernière. Koch la laisse à leurs bras et s'emmoëlle quelques instants dans ceux de Baidor. Aujourd'hui c'est le jour du pot-pourri, et Baidor en était. Le fumet de la marmite, identique dans toutes les maisons du bouquet, ne suffira pas à susciter le coutumier sentiment exaltant de la communauté, mais il a encore le pouvoir de voiler les pensées obscures. La joie des enfants, le rire en bouclettes de Vascama, aussi les yeux francs de Gridar, l'apéritif de Baidor, qu'elle a invité au repas, et qui met la table avec Koch : du ça-ira en grappes qu'il se laisse offrir sans manières.

- Tu sais Koch, moi aussi tous leurs discours ont failli me mettre la tête à l'envers. Mais Baidor m'a aidé à ne pas flancher.

Elle sourit sans rien dire. On s'installe.

- Tiens, elle t'a fait des discours à toi ?

- Non, justement. Elle savait que je balançais, mais rien n'a changé, elle est restée pareille avec moi. Elle est forte et elle croit en toi. Alors moi aussi, j'ai tenu.

- Ahès, sois gentille, laisse plutôt Mina s'asseoir à côté de Gridar.

Le garçon d'une dizaine d'années vient occuper la place à côté de l'homme auquel il ressemble de plus en plus. Ahès, qui s'est décalée, garde Vascama sur ses genoux. Tirias prend les gamelles et les remplit. Les premières bouchées sont savourées en silence. Mais Ahès embraye vite :

- Papa, alors, dis-nous, qu'est-ce que tu as vu aujourd'hui de l'autre côté ?

- Oui, papa, raconte !

Koch se suspend quelques secondes à sa cuillère.

- Koch, intervient Baidor, même s'il n'y avait rien d'extraordinaire aujourd'hui, dis simplement ce que tu as vu.

Gridar pose la main sur l'épaule de Mina qui pétille comme les autres à l'imminence du récit quotidien.

- Ce matin... ce matin j'ai pris un chemin que j'avais déjà aperçu sans l'emprunter. Peut-être que jusqu'ici je n'avais pas osé. Pourtant, de chaque côté il y avait des tapis entiers de ces fleurs rouge argenté qui n'existent que là-bas...

- Je sais ! Je sais ! Les hématites !

- C'est ça. Il y en avait tellement qu'elles empiétaient sur le chemin, au point qu'à un moment il a disparu

- Qu'est-ce que tu as fait ?

- J'ai continué.

 

* * *

 

- Tape pas si fort ! C'est sûr qu'il faut être drôlement habile pour taper fort comme ça en aveugle, mais ça sert à rien. Les poutres passent plusieurs jours dans la Mogre avant qu'on s'en serve, comme pour s'adapter au milieu. Alors ta cheville, celle-ci va l'accepter sans brutalité, et tu risques moins de t'éborgner la main.

- C'est encore ton Koch qui t'a dit ça ?

- Non ma bleusaille, c'est l'expérience, un truc que t'auras pas le temps de connaître si tu continues à te mettre la tête en folie verte comme ça.

- Compris. Mais de toute façon j'ai fini. Rassure-moi, la nourriture, pas besoin de la laisser mariner des semaines dans la Mogre pour qu'elle s'adapte au milieu ? Je peux la bouffer tout de suite ?

- T'as raison, c'est l'heure de la pause.

- Dis, ton Koch, comment il sait tout ce qu'il sait sur la Mogre ?

- Ben, je t'ai dit qu'il y passait tout son temps depuis la miochance, mais y'a pas que ça. Quand il a été question de construire ce pont, ils ont cherché des gars de terrain qui pourraient aider à pas se planter en grandiloquence, et tout le monde a désigné Koch. Alors il a été convoqué chez les huiles, et quand ils l'ont entendu ils ont compris que ce serait la pièce maîtresse du jeu et ils ont décidé de lui en dire un maximum. C'est comme ça qu'il a vu le premier brise-tête des Palarinais (lui, il aime les appeler Palorangins, rapport, qu'il dit, au fait que leur nom ancien s'en approchait). Des savants lui ont raconté tout ce qu'on sait de l'histoire, et lui il nous a dit tout ça, pour qu'on sache le sens de ce qu'on fait, comme il dit. Avant, il y a tellement longtemps que même la grand-mère de ma grand-mère n'en savait sans doute rien, entre eux et nous c'était pas la Mogre, c'était un bras de mer tout fin. On passait d'un côté à l'autre en bateau, il y avait du commerce. Et puis il y a eu une grosse catastrophe, un tremblement de terre, quelque chose du genre, et les deux rives ont commencé à monter, monter, comme les mâchoires d'un monstre qui sort la gueule de terre, et au fond, à la place de l'eau, c'était la Mogre, qui s'est mise à monter aussi pour donner ça. Alors, ça te la coupe ?

- Mouais, j'avoue que c'est une sacrée histoire. Je sais pas si elle est vraie, mais ça donne envie d'y croire.

- Comme tu dis. Et encore, là c'est rien. Faudrait que t'entendes Koch raconter les Palorangines.

 

* * *

 

Séruléennes, Séruléens,

 

L'heure est venue des Choix Capitaux.

Cette fois il ne s'agit plus d'élire seulement un homme, une équipe en qui on placerait plus de confiance, mais de choisir entre l'assurance de perdurer et le risque de mourir.

Pendant des siècles nous avons bâti notre société prospère et apaisée, la Mogre, bénédiction d'une Providence dont nous ne saurions douter, nous ayant fourni la sécurité nécessaire à cette belle construction. Nous nous sommes autarcis harmonieusement. Qui nous dit que les Autres ont su si bien le faire ? Qui peut assurer qu'ils en ont été capables ?

Ceux que nous avons portés à la direction du peuple séruléen ont ouvert les oreilles aux propos pleins de miel d'un voisin dont nous avions perdu le souvenir, dont nous ne connaissons plus rien. Qui est-il ? Que veut-il ? S'il pénètre la Mogre immaculée, s'il en franchit l'épaisseur sacrée, quel monde adviendra-t-il ? Qu'y seront notre culture brillante, nos traditions les plus pures ? Quels sereins repères fera-t-il vaciller par ses histoires ? Pourrons-nous encore pour nos enfants être un miroir ?

La seule réponse valable à ces questions est celle qui les repousse toutes dans le néant, loin au-delà de la Mogre. Il nous faut mettre fin, pendant qu'il en est encore temps, à l'édification de ce pont présomptueux et sacrilège.

Peuple séruléen, la Sérulée est une terre nourrie de sang séruléen, de sueur, de cendres séruléennes.

La Sérulée est terre séruléenne !

 

* * *

 

Ahès cabriole devant, Vascama a retrouvé sa place sur les épaules de Koch. Le chemin monte de plus en plus et pénètre un bosquet.

- Ahès, ne t'éloigne pas, et surtout, si je te dis de t'arrêter, fais-le tout de suite !

- Dis, papa, tu crois que je peux en voir ici, des hématites ?

- Je t'ai bien dit qu'elles ne poussent que de l'autre côté.

- Oui, mais tu aurais pu en ramener des graines sous tes pieds sans le savoir.

- Voyons, Ahès, tu sais bien que je n'y vais...

- Oui papa, je sais. Je plaisante.

L'enfant laisse son père la rejoindre et lui prend la main. Vascama bâille.

- Elle va s'endormir, papa.

- Pas sûr, elle a déjà fait une sieste.

- Je vais pas dormir ! s'insurge la petite.

Ahès rigole et repart devant.

- Ahès ! Arrête !

Avertissement inutile, elle s'est figée dès qu'elle a découvert l'étrange lande au sortir du bosquet. Pas d'herbe, pas de buissons, rien que de la mousse verte, brune, violette, rose même par endroits

Tu peux y aller, dit Koch, mais doucement.

Il fait descendre Vascama. L'aînée se désapate et tapetonne tribord-bâbord, éprouve de la plante la molle fraîcheur de l'immense parterre moussu. La puce, posée, clapotit son doux petit bonheur hilare en sautillant comme qui hoquette. Koch s'assoit, partagé entre la joie de ses filles qui vibrionnent autour de lui et la vision, plus loin, de l'obsédante montagne informe et blanche qui bouche la vue et les rêves tout en les nourrissant. Sera-t-on capable, un jour, de bâtir un pont par-dessus la Mogre, d'où on pourra en narguer les efforts devenus vains ? Le voudra-t-on un jour assez ?

- Les filles, aujourd'hui, vous allez connaître votre baptême de Mogre !

 

* * *

 

- Tiens mon gars, voilà ton verre. Tu es bien attaché ?

- 7/4.

- Bien. S'agirait pas que ce petit écart nous fasse désosser. Pas aujourd'hui. Ce serait trop con. Allez, cul sec, à cette foutue Mogre et à ce putain de bout de pont ! Quand même, je suis sûr que c'est une belle construction, et personne ne peut la voir. Remarque, même si on était allés au bout, ç'aurait été un chef-d’œuvre invisible.

- T'es vraiment sûr qu'on y remettra pas les pieds ?

- Mon gars, je vais te dire une bonne chose : quand il pleut des culs serrés, prends pas ta bite pour un bilboquet ! Et là, tu vois...

- Pourquoi tu te marres ?

- Rien, c'est nerveux.

- Et là ?

- Eh ben, d'une, t'y glisserait pas un parcheclope, et de deux, c'est pas une averse qui s'annonce. C'est un déluge.

 

* * *

 

Même Vascama a fait silence sur les derniers mètres. Vue de loin, la Mogre fait partie du paysage, comme le soleil : peu rêvent de l'atteindre. Mais à mesure qu'on s'approche, les repères sont absorbés et on mesure l'incommensurabilité de la façade blanche, mer devenue falaise. Certains n'ont jamais franchi une limite imaginaire, à quelques pieds du bord, préférant s'asseoir pour contrer l'impression d'être happés. Koch parle doucement à ses filles, il tient Ahès par la main, Vascama dans l'autre bras. Un dernier pas et ils sont à portée de Mogre.

- Ne bouge plus, Ahès, n'avance surtout pas.

La gamine éprouve plus que jamais la présence rythmique de son cœur, les yeux sur le grand blanc sans consistance, pas même celle d'un nuage. Un néant opaque.

- Avance la main doucement.

Tandis que l'une se resserre sur les doigts du père, elle tend l'autre lentement, allongeant le souffle autant qu'elle le peut. La main marque un arrêt, quelques secondes. Même le temps semble plus palpable que la Mogre.

Parvenue à s'apaiser, Ahès y abîme enfin la main, l'avant-bras, qui disparaissent. Ni chaud, ni froid, les yeux fermés elle serait incapable de dire si elle a ou non pénétré quelque chose. Koch s'agenouille.

- Allez Vascama, fais comme ta sœur.

La petite, d'abord bien agrippée, se laisse gagner par la sérénité de son aînée. Elle allonge le bras et glisse les doigts dans la Mogre. Amusée, elle se met à patouiller, éclaboussant Ahès et Koch d'un rire qui les gagne. Les deux sœurs jouent à se toucher les mains sans les voir, se chercher un peu plus bas, un peu plus haut, un peu plus loin.

- C'est bon les filles. Vous avez fait connaissance avec la Mogre.

- Papa, dis, comment on fera pour avancer droit sur le pont ?

- On se tiendra à la rambarde.

- Et tu sais quand il sera fini ?

- Quand Falur touchera le fond.

- Quoi ?

Ça lui a échappé.

- Rien. Je ne sais pas.

Falur. Koch a rêvé de lui une fois. Il le voyait (le voyait!) à travers la Mogre pourtant inchangée, marcher tout au fond, chercher un chemin, à droite, à gauche, monter, redescendre, et trouver finalement, au bout d'un layon chaotique et sans issue, une main palarinaise qui le hissait, sans effort, le menant jusqu'à l'autre rive.

Où il disparaissait.

 

Koch a rêvé d'avoir un ami, un seul peut-être, mais un vrai ami palarinais, palorangin, sans jamais éprouver le besoin de lui donner un visage. En revanche, les Palorangines ont bien souvent dû sentir à fleur d'échine le souffle de son imagination. Il les a gratifiées de tigrures argentées, naturelles ou de parure, qu'importe, dans le dos, sur les flancs et les fesses. Dotées de chevelures liquides, de tresses de mercure, de coiffes arachnéennes. Tatouées de rimes sur les seins, de plumes sur le ventre. Sculptées à la Glazenn, les jambes en longs potems souples, en poli absolu...

 

* * *

 

Mina et Tirias jouent dans la cour avec les autres enfants du bouquet.

Baidor et Gridar devisent enlacés dans un large fauteuil à bascule, manière de sieste tendre et digestive entre les deux apéritifs.

- Qu'est-ce qu'il va devenir, Koch ?

- D'abord, il faudrait peut-être attendre les résultats avant de poser cette question.

- Ah, Baidor, tu sais très bien que les Isoloirs vont passer. Ils vont tout stopper. Ils interdiront même d'approcher la Mogre. Ils mettront fin aux échanges de brise-têtes. Si ça se trouve ils n'auront même pas besoin de faire tout ça, vu ce qu'on dit à propos des derniers brise-têtes palarinais, qu'ils évoqueraient les réticences de leur population, tout ça.

- C'est ce qu'on dit, et il ne faut pas trop se presser de croire les rumeurs.

- Tu as raison, mais tu n'as pas répondu.

- A quoi ?

- Qu'est-ce qu'il va devenir, Koch ?

- Le pont a suspendu plusieurs projets de construction dans le district. Ils vont reprendre. Il y aura du travail.

- Je ne parle pas de ça.

- Il rebondira. Il y a les enfants, c'est chez eux qu'il puisera de l'espoir. Il racontera l'épopée inachevée du pont, du premier brise-tête aux travaux, et il brodera, il enrichira, il les terminera même peut-être de cette manière. Koch raconte bien. Il fignolera un pont de mots.

 

* * *

 

Le retour a connu des détours. Koch a emmené les filles cueillir des grivoises. Ils ont fait des sacs avec de larges feuilles de flataniers et les ont bien remplis. La maison est en vue. Vascama pousse un cri, elle a reconnu sa mère assise sur le seuil. Koch la pose et elle trotte à pas cahotants jusqu'à Glazenn qui l'élève au-dessus d'elle. Baidor sort et vient accueillir les cueilleurs.

- J'ai invité Glazenn à prendre le bouillebigot. Tu veux préparer les grivoises tout de suite ?

- On va le faire avec les enfants.

Branle-bas de popote. Les autres sont appelés. Mina s'occupe du feu. Ahès, Tirias et Koch lavent la récolte puis passent à l'écrasage avec délectation, se léchant les doigts plus que nécessaire, tandis que Glazenn et Baidor mêlent farine, sel, beurre et eau, pétrissent et étalent, puis découpent en morceaux qui, repliés sur eux-mêmes, serviront d'écrins sablés à l'épaisse mixture grenat.

Vascama papillonne.

 

* * *

 

Quelques cris de joie. Puis une scansion comme en canon :

La Sérulée est terre séruléenne !

Les résultats sont tombés, communiqués de lieues en lieues par les drapeaux-relais, comme ils avaient été remontés.

Et puis par endroits ce chant nouveau que beaucoup se sont empressés d'apprendre : l'hymne séruléen.

 

* * *

 

Mina sort un à un les petits pâtés de l'huile bouillante. Ses frère et sœur dressent la table. Baidor fredonne un chant de marins en touillant la bouillie parfumée au gingembre dont l'odeur picote agréablement les appétits. On s'affaire, pose les plats, prend place. On bavarde, on s'apprête à servir. Un geste de Koch arrête le mouvement. Tous le regardent. Glazenn craint quelque chose, n'ose intervenir cependant sous le toit de Baidor. Il a l'air décidé, mais serein. Dans un meuble il prend une assiette et une cuillère. Il fait signe à Tirias et Ahès de s'écarter et se pose entre eux, laissant en bout de table sa place inoccupée et son couvert sans usage.

- Voilà, dit-il, et maintenant mangeons.

 

* * *

 

Mon père a encaissé. Il a trouvé des chantiers. Les après-midi, avec ma mère, il faisait des plans d'un monument qu'ils ont finalement monté en bordure de la bande interdite. Une arche constituée, au sommet, de deux mains serrées. Question symbole, ils avaient donné dans l'évident. Alors il a été ordonné de la détruire. Peu importe, j'en avais fait des croquis précis et plusieurs artistes lui ont donné l'aval du temps.

Koch a continué à nous raconter non plus la Palorangie, mais l'épopée du pont. Il récitait par cœur la traduction du premier brise-tête, nous expliquant que pour le comprendre, les hommes de savoir avaient dû revenir à la langue d'avant la Mogre, qui était commune aux Palarinais et à nous, pour retrouver l'évolution qu'elle avait connue de l'autre côté.

 

Amis Séruléens,

Ce message émane des autorités palarinaises, il est de la plus haute importance qu'il soit remis aux dirigeants de votre peuple.

Nous pensons avoir trouvé le moyen de vaincre la Drave, cette entité mystérieuse et absurde qui a séparé nos deux peuples depuis de si nombreux siècles. Nous pensons que les temps sont proches où nous pourrons nous retrouver et tisser à nouveau les antiques liens d'amitié, de fraternité...

 

Nous avons étudié à fond la question depuis un bon nombre d'années et nous croyons possible d'édifier, dans la coopération de nos deux peuples, d'une rive à l'autre de l'intolérable béance, un pont.

 

Puis un jour, malgré l'interdiction de ma mère, il a pris un potem et a réussi à le faire passer jusqu'à la Mogre. On ne l'a plus revu. Il a dû désosser. Gridar a bien voulu prendre sa place auprès de Baidor malgré le poids du fantôme, et aucun d'eux n'a pris d'apéritif. Ma mère si, un ancien ouvrier du pont.

Koch est mort sans le voir, ce pont, mais j'ai l'espoir de le voir pour lui. Les consciences se réveillent. Des jeunes ont créé une confrérie, celle des Renards de Mogre. Ahès en est, plus audacieuse qu'aucun autre. Ils narguent les gardiens, pénètrent la zone interdite et, quand ils le peuvent, la Mogre elle-même.

Mina a inventé une petite catapulte à fabriquer chez soi et assez puissante pour lancer des brise-têtes de l'autre côté. Alors les échanges ont repris. Les premiers messages, c'étaient les plans de l'appareil. Les lanceurs clandestins se multiplient. On a déjà eu trois morts. Ils en ont aussi de l'autre côté. Ma mère prépare une stèle où figureront les noms de toutes les victimes des messages transmogriens. En tout premier il y a celui de l'homme qui, le crâne fendu par un brise-tête, leur a ainsi donné un nom.

Les messages qui s'échangent n'ont plus rien de diplomatique, mais ils forment une sorte de pont aérien. Pour ma part, j'écris des poèmes dans une langue nouvelle, langue-lisière, qu'envoient ceux qui les apprécient.

Et en attendant qu'il vienne, comme le font aussi Ahès, Tirias, Mina et d'autres maintenant, à ma table je la laisse toujours libre et prête, avec l'assiette et la cuillère, et un verre pour le vin de l'amitié.

La place du Palarinais.

 

 

Voilà, vous êtes toujours là? Alors, comme promis, voici les liens vers les autres textes du défi:

- B&O : Hadès

- Christian Epalle : Vertige

- G@rp : Regarde la route

- Claude Attard : la clé des chants

- Vincent Cuomo : Le pont, la brute et le truand

 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)