Chroniques du morne Karaté
Chroniques du morne Karaté

Quelques extraits

Voici trois extraits qui ne vous révèleront pas grand-chose sur l'histoire mais vous feront sentir, je l'espère, une ambiance, un ton.

J'ai longtemps proposé le téléchargement libre des 8 premiers chapitres, mais le roman étant peu visible depuis trois ans qu'il existe, végétatif, je me suis décidé à lui donner une seconde chance, à tenter de le diffuser par des biais autres que les seules éditions de la dodine, ce qui a entraîné un nettoyage (en cours) portant sur les coquilles, erreurs, expressions trop lourdes, inutiles, peu appropriées. L'ensemble des modifications ne doit pas représenter 1% du texte entier, mais il se peut (je vérifierai plus tard, ne vous déplaise) que quelques mots des extraits suivants ne soient plus d'actualité.

Ceci dit, bonne lecture!

 

Extrait 1 :

 

Nouvelle nuit de blakawout à Coréfort. Du morne auquel, à sa limite sud, le quartier de Marthor s’adosse, on n’en voit plus que quelques minuscules points lumineux, seuls témoins de la masse humaine qui, entassée entre mer et montagne, prend le jour des allures de fourmilière.
L’un de ces points signale qu’une nouvelle fois, Mikerline ne veut pas aller se coucher. Les soirs de blakawout, l’activité est au plus bas, et lorsqu’elle vend une ou deux bières, ça paye le kérosène pour la lampe à pétrole et les piles pour la radio. Mais ce soir, elle a une bonne raison de ne pas fermer la boutique : l’homme avec qui elle parle et rit, chacun de son côté du bar, vient régulièrement depuis plusieurs jours goûter au plaisir d’un début d’idylle. Et Louzie, une fois n’est pas coutume, tient la chandelle. Quasi-certaine maintenant de se coucher bredouille, elle se lève finalement, salue les futurs amants et s’en va. Elle n’a plus qu’à remonter la rue jusqu’à l’extrême sud du quartier, après quoi elle s’engouffrera dans le labyrinthe de cases où dorment sa mère et son fils. L’obscurité est épaisse ce soir. En passant devant la maison de Diogène, Louzie aperçoit un filet de lumière sous les portes de la galerie. Mamoune doit être dehors. On dit que lorsqu’elle n’est pas là, le soir, le vieil homme passe la nuit dans sa dodine, à lire. C’est donc à ça que ça sert, les livres : attendre l’amour. Louzie regrette de savoir tout juste déchiffrer les slogans qui se pavanent en grandes lettres colorées sur les panneaux publicitaires : Cola Couronne, le plaisir des papilles ! Elle ne sait pas ce que sont les papilles, mais le plaisir, ça c’est sûr, pas de mensonge là-dedans. Cependant : Capote Panthère, elle ne prend pas de buts ! Pas de buts mon cul ! Et son fils, comment il lui est venu ? C’est que Faustin, quelques secondes avant d’exploser tout court, avait gratifié le verbe d’un complément d’objet direct insuffisamment élastique. Alors malgré le triomphe de la grammaire, il faut savoir se méfier de ce qui est écrit. Et en même temps, il faut reconnaître que cette erreur a donné à Louzie un fils dont elle est fière (elle craignait d’avoir une fille), un petit ange qu’elle cajole lorsqu’elle ne travaille pas. Chez Célestina et Charlemagne, rien ne trahit la vie. « Célestina et Charlemagne » ! Voilà qu’elle les associe ! Mais Charlemagne est un vagabond aux pieds poudrés, il se peut bien qu’il soit sorti. Et en tout cas, Louzie est sûre, il le lui a dit, qu’elle est la première sur le quartier. Derrière la chambre du délit, sur la galerie de Dorothy, des mots doux doivent s’échanger à voix velourée. Bernadine, qui laisse Frantz faire sa cour à sa fille et se retire à l’intérieur, a l’air d’ignorer que le blakawout permet de joindre le geste à la parole. Pas de quoi émouvoir Louzie, qui poursuit sans crainte de trébucher dans les trous de la rue, qu’elle connaît de mémoire. Quelques chiens aboient sur son passage et s’approchent parfois, la canine menaçante. Faire semblant de ramasser une pierre à terre suffit généralement à les éloigner, quand la luminosité leur permet de voir le geste. Tout est fermé et noir chez Philo. Rien ne filtre non plus, et c’est encore plus rare, chez madame Hippolyte. Tout le monde sait, ou dit, que jusque tard le soir elle refait ses comptes, additionne les gourdes, inspecte les souches des reçus et prévoit, selon les clients et leurs chances présumées de refaire surface, les futures perceptions d’intérêts ou les bénéfices occasionnés par la revente des objets qu’on n'aura pas pu récupérer. Pratiquement tout le monde dans le quartier a, ou a eu, un objet en dépôt chez madame Hippolyte. Le matin de sa nuit avec Charlemagne, Louzie s’est empressée de récupérer ce qu’elle appelle sa bague de fiançailles, le seul bijou de valeur qu’elle possède. Elle l’a redéposée hier.

 

Extrait 2 :

 

Quéquette arrive chez Emma et s'accoude sur la planche que chaque jour la commerçante pose sur le rebord en parpaings nus de sa fenêtre. Ne voyant personne elle crie :
― Je viens acheter !
En attendant qu'on vienne vendre, elle s'amuse à suivre les fins rayons que le soleil fait par les petits trous de la tôle du toit, rayons qui en temps de pluie se transforment en un goutte à goutte lancinant, voire en des filets liquides qu'une batterie de bassines et cuvettes est chargée de contrer. Emma ne veut pas remplacer son toit feuille par feuille, elle attend d'avoir assez d'argent pour tout faire d'un coup. Elle y arrivera, comme en témoigne la petite Dickensia, toute sourire et bonne santé. Quéquette connaissait Emma avant d'habiter tout près, elle a vu les jumeaux, cette petite et son frère Dickens, frappés d'un embonpoint que les mouches, connaisseuses, savaient du genre baudruche et annonciateur de cadavre. La première maladie venue n'a eu qu'à se baisser pour ramasser le frère et l'emporter, sa sœur a pu profiter de la maigre part de nourriture ainsi laissée pour s'amarrer à la vie, et Emma s'est juré de prendre sur cette dernière une revanche que son petit commerce semble aujourd'hui lui promettre. Certains la soupçonnent à voix basse, la sachant proche de la manbo Man Botanic, d'avoir eu recours à ses services, contre faveurs charnelles faute de gourdes (car la prêtresse est notoirement gynéphile), pour éliminer la concurrence de la zone. On a ainsi vu un jour Madame Louis tomber bip ! en pleine rue, en plein midi et en pleine santé, pour se relever toute délala, définitivement allégée d'esprit. Son Louis de mari est tombé pour sa part dans l'alcool, avec un résultat comparable, et leur boutique a périclité en moins de temps qu'il n'en faut pour pisser une bouteille de Prestige. Emma, pour sa part, se moque des rumeurs et protège autant qu'elle le peut sa petite, se laissant aller parfois, le soir, quand elle l'assoit sur elle, à la mettre au pluriel et l'appeler : « mes chéris ».
Quéquette passe commande de chewing-gums jaunes et verts, assortis aux couleurs de son haut et de sa mini-jupe, pour que ses bulles « fassent sens ». Elle en offre un à Dickensia et lui achète aussi un paquet de biscuits et une petite bouteille de jus dont la part de fruit le cède sûrement à celle de sucre. Un gamin se présente auprès d'elle, la main tendue, déclarant tant par l'aspect que par les mots qu'il a faim. Si Emma était là, elle chasserait vite ce vagabond venu importuner la clientèle. Quéquette s'en charge.

 

Extrait 3 :

 

C'est un de ces moments que Charlemagne sait savourer. Bien calé à l'arrière d'un pick-up tap-tap, en route vers l'hôtel Pallas, bien collé à Mamoune toute fraîche et parfumée, il se sent bien. Ce matin il s'est bien préparé, il a choisi une belle chemise, un pantalon de toile légère, sans pour autant transiger sur le principe qui lui fait condamner, en pays tropical, la chaussure au profit de la sandale. Une grand-mère les regarde en souriant. Regrette-t-elle le temps où elle aussi pouvait se prévaloir d'une peau bien tendue sur une chair élastique, de deux rangées de dents droites et complètes, d'une faille chaude et humide, et de serments solennels prononcés tout à la ronde par les yeux des aspirants volcanologues ? Certes le vêtement était plus long et le prétendant devait se montrer moins familier, voire faire sa cour plusieurs années, si l'on écoute ceux qui veulent croire que de leur temps on savait encore se tenir, mais au fond, c'était pareil. Certes il n'y avait pas tout autour autant d'ordures amoncelées, de gaz échappés et pourtant bien présents, de véhicules enchevêtrés, mais c'était bien le même soleil qui révélait les couleurs imprescriptibles de la rue et qui donnait aux corps cette terrible envie de vivre au risque d'errements et de brûlures d'ailes. Charlemagne a l'impression que tout, des cuisses de Mamoune au moindre coup de klaxon, de l'odeur furtive des beignets qu'une marchande frit au bord de la route à la saveur du  café que Rosemonde lui a servi, que tout cela lui est offert, comme à un fils prodigue à qui l'on fait fête à chacune de ses visites.
Quelque chose agite soudain la rue. Charlemagne et Mamoune se retournent, essayant de voir ce qui se passe par les espaces que l'aménagement fonctionnel et esthétique du pick-up a laissés libres. Un petit laveur de pare-brises est à terre, un autre pris dans les griffes d'un automobiliste en colère. L'altercation ne dure que quelques instants, certains spectateurs enjoignent l'homme de laisser le môme, d'autres, ou peut-être les mêmes, lancent quelques remarques méprisantes à l'encontre des petits travailleurs de la rue. L'homme lâche finalement prise, le gamin lui réclame le salaire pour le travail déjà accompli et reçoit, sonnant et trébuchant, un éloge bref et inspiré de la femme légère qui l'a mis au monde. L'incident clos, un passager du tap-tap interpelle un piéton pour lui demander ce qui s'est exactement passé :
― Les deux gamins sont arrivés presque en même temps sur la voiture, ils ont vite passé l'éponge pour avoir la priorité, sans attendre l'autorisation du chauffeur, et comme aucun des deux ne voulait céder, ils se sont battus. L'un s'est retrouvé par terre et le chauffeur a chopé l'autre.
Mamoune claque un rire accompagné d'un : « Ça leur apprendra ». Quant à la vieille, elle ponctue tout cela d'un hmm bref et cinglant, l'un de ces mots inorthographiables qui remplacent les longs discours du type : « Dans quel monde vit-on ! », mais qui ici dit quoi ? Peu importe pour Charlemagne. Cette anecdote de la misère, il n'a pas su, pas pu la prendre comme un don.

 

Porte d'entrée vers le monde du gars Eric (Téhard)